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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 17:04
par Karine Bechet-Golovko

Copié sur Comité Valmy samedi 10 janvier 2015

 

 

Ce qui s’est passé hier a surpris, choqué, horrifié chacun d’entre nous. 12 morts, tous les grands caricaturistes de Charlie Hebdo froidement assassinés. Le journal satyrique est décapité. Je ne reprendrai pas pour autant les phrases pompeuses entendues, ce n’est pas forcément le coeur notre pays, qui est touché.

 

Charlie Hebdo correspond à une certaine frange de l’idéologie, aujourd’hui au pouvoir, il y en a d’autres. C’est une certaine manière de toucher le liberté d’expression, mais c’est surtout une radicalisation dans le combat entre les tenants radicaux de deux camps : car s’il y a des radicaux religieux, il ne faut pas non plus oublier les libertaires libéraux qui veulent tuer Dieu et surfent sur la vague politique gouvernante contemporaine en Europe. Chacun avec ses armes, ils sont aussi destructeurs, même s’il est ne faut pas le dire. C’est aussi pourquoi il ne faut pas oublier que la liberté d’expression a depuis longtemps déjà et hélas été attaquée en France.

 

Mais hier une étape a été franchie : des tueurs armés peuvent mener une opération punitive commanditée - qui fait plutôt penser au grand banditisme ou aux services spéciaux - pour des motifs idéologiques. Nous ne sommes plus dans la logique habituelle du djihad, nous sommes sur un autre mode opératoire. Ce n’est pas une voiture qui explosa et qui tue aveuglément des civils innocents. Ce sont des cibles précises, même protégées par la police, qui peuvent être concrètement touchées. Le but n’est plus la terreur de masse. Cela fait penser à un coup de snipper. Comme l’on a fait exposer la société ukrainienne sur le Maïdan. Mais pour quoi ? Là est toute la question.

Un mode opératoire très professionnel

Les descriptions de la scène renvoient généralement à l’image d’un commando. Et cela pas uniquement de la part des journalistes ou des analystes professionnels, mais également des passants, simples témoins. Qui ont vu deux hommes habillés tout en noir et lourdement armés se déplacer avec beaucoup d’aisance et sans panique, notamment au moment du retrait, où ils prirent le temps d’abattre un policier à terre pour ne pas laisser de témoins et ramasser quelque chose à côté de la voiture avant de partir sans encombre. Nous sommes ici très loin de l’amateurisme de simples fanatiques qui auraient voulu venger le Prophète contre la ligne éditoriale de Charlie Hebdo.

 

Quelques éléments, toutefois, sèment le doute quant au niveau de préparation. Par exemple, s’ils ont pu savoir à quelle heure et quel jour avait lieu le conseil de rédaction pour pouvoir toucher en une seule fois toutes leurs cibles, ils se sont trompés de porte en arrivant le matin, entrant dans les archives et demandant où étaient les locaux de Charlie Hebdo. Déjà armés et encagoulés, ils reçurent sans problèmes les réponses nécecssaires. Idem dans les lieux de la rédaction, ils demandèrent la vérification de l’identité de leurs cibles. Et là aussi ils reçurent les réponses nécessaires à l’exécution de ce qui semble être leur "contrat".

 

Ce qui renvoie également au professionnalisme, est leur sang froid. Pas d’émotions, pas de panique, chaque chose en son temps et à sa place. Au moment de partir, prendre le temps d’aller achever un policier qui n’entravait en rien leur retraite en est un signe.

 

Dans ce contexte, les cris lancés dans la rue sur la grandeur de Dieu et la vangeance du Prophète font penser à un message qui n’a rien de religieux : mission accomplie.

 

Car nous ne savons pas encore combien réellement ils étaient. Au départ, deux visibles, ensuite l’on parle de trois. Mais qui assurait leurs arrières ? Et le flou médiatique autour des arrestations et gardes à vue ne rassure pas vraiment. Tantôt, NBC (pourquoi eux ???) annoncent l’arrestation des deux tueurs et l’assassinat d’un troisième protagoniste. D’autres parlent de la fuite de deux d’entre eux et le troisième se serait rendu. Bref, il se joue une espèce d’enquête de série TV, dans laquelle les policiers hyper actifs et hyper efficaces se doivent de maintenir le public en haleine jusqu’à la fin glorieuse. Il n’est pas certain que cette surmédiatisation simplificatrice favorise réellement l’évolution d’une enquête sérieuse.

 

Une énorme surprise a été dévoilée par Le Point hier soir encore. Alors que ces hommes ne sont toujours pas arrêtés, le journal diffuse, le soir même, la photo de Saïd et Cherif Kouachi. Il s’agit d’une carte d’identité que ces hommes auraient "oublié" dans le véhicule qu’ils ont abandonné lors de leur fuite. Surprenant non ? Et le journal presque de préciser encore où et à quelle heure les hommes du RAID vont intervenir, avant qu’ils ne le fassent.

 

L’on a du mal y croire. Tout d’abord, pourquoi des individus aussi professionnels se promèneraient-ils avec leur carte d’identité, juste pour être identifiés ? Pourquoi penser que cette carte n’est pas un faux ? Ils auraient tout autant pu laisser leur numéro de téléphone .... Ensuite, pourquoi tant de détails sur la future opération des forces de l’ordre avant que celles-ci n’interviennent ? Les suspects ont-ils tant besoin de savoir où ils sont recherchés ? Et aussi : pourquoi envoyer une brigade VTT du commissariat local contre des hommes lourdement armés ?


Bref, beaucoup de questions restent en suspend et espèrons que l’enquête permettra d’y répondre.

 

Provoquer une fracture sociale

Car le risque est celui d’une rupture sociale. Et là, ce sont les fondements de la République qui sont en jeu. Il est possible que l’attentat soit un acte isolé. Il est possible que l’identité de ces jeunes des cités qui se sont radicalisés soit réelle. Que ce soit vraiment eux. Tout est possible.

 

Mais il est fortement probable que l’on ne soit plus dans la logique classique du djihad et de ses attentats terroristes, aveugles. Cette attaque contre les journalistes de Charlie Hebdo est certainement un détonateur pour d’autres évènements visant à encrer profondément la rupture entre les musulmans et les autres. Ici, l’on regrettera réellement que hier, lors de la rencontre de Hollande avec les représentants des grandes religions en France, les catholiques n’aient pas été vraiment audibles et n’aient pu s’exprimer publiquement qu’à travers les protestants ...

 

Et l’on voit l’attaque de Montrouge aujourd’hui. Une attaque gratuite et violente contre une policière et un agent de voirie, par deux hommes armés, en format commando, sans problèmes pour leur repli. L’on voit aussi une réaction contre les mosquées, qui deviennent des cibles.

 

La fracture sociale est un risque possible si le discours ne change pas. Il ne suffit pas de se tenir par la main en disant on est tous des frères, on est tous Charlie, faire quelques selfies. Non seulement ça ne règle pas le problème, mais c’est hypocrite. Deux questions fondamentales doivent justement sortir de l’ombre, presque de la dissidence, pour être abordées au grand jour, si l’on ne veut pas voir éclater en mille morceaux ce qui reste de la République française. La question de l’immigration et la question du droit au pluralisme idéologique et politique sans stigmatisation.

 

Le refus du débat de fond dans les médias français sur l’immigration

Suite au choc de la violence physique qui a accompagné l’opération punitive contre Charlie Hebdo, les plateaux de télévision se sont remplis toute la journée avec experts en tout genre pour parler de l’évènement. Mais aucun débat n’a eu lieu.

 

Car, si d’un côté, il y a eu réticence à parler d’un attentat islamiste, terme qui n’a été employé ni par Hollande ni par Sarkozy hier, il y a un acharnement empressé à fournir des djihadistes comme auteur des crimes. Notamment un "écolier", dont on peut douter des capacités à l’organisation de l’attentat. Mais passons. Donc c’est un attentat qui est lié à l’islamisme radical, mais l’on ne veut pas parler de terrorisme islamiste. Pourquoi ?

 

Parce que l’on ne veut pas sigmatiser toute une part de la population vivant en France qui est de confession musulmane. Car cela oblige à poser la question du seuil tolérable d’immigration pour chaque pays. Autrement dit, pourquoi avoir peur d’appeler un chat un chat ? L’évènement est horrible et l’on a peur que les français ne se montent contre les "arabes". Pourquoi, si tout va bien ? Peut être que tout ne va pas si bien, que la société n’est pas si homogène.

 

Et le problème majeur vient du fait qu’il n’est pas possible d’en parler sans être immédiatement mis au ban de la bonne société démocratique. Dire qu’il faille discuter d’un problème qui en est un pour toute une partie de la population n’est pas de l’extrémisme, mais du bon sens. S’il n’y avait pas de problème d’intégration de la population nombreuse de confession musulmane dans un pays de tradition chrétienne, il n’y aurait pas de risque de faire exploser la société française aujourd’hui et l’on pourrait régler la question de manière beaucoup sereine. Mais cela obligerait à un véritable débat social, dont les politiques ne veulent pas. Car le mot est que a populaiton européenne étant veillissante, elle a besoin de l’immigration pour survivre. Sans s’interroger sur les conséquences. Et le débat est interdit. Ce qui est une violation des valeurs républicaines.

 

Les dangers de "l’unitarisme" national à marche forcée

Et ce problème du non-dit et de l’impossibilité de dire va de paire avec un problème encore plus profond de notre société. Certains qualifient le massacre de Charlie Hebdo de 11 septembre français. Quelles en seront alors les conséquences ? Ce qui est inquiétant losque l’on voit le virage pris par la politique américaine à l’époque. Le plus grand risque, ici aussi, est intérieur à la communauté française.

 

Immédiatement lancé, le slogan Je suis Charlie a tué le débat. Si Charlie Hebdo est le signe de la liberté d’expression, de la dissidence intellectuelle, du droit à l’impertinence, il faudrait également se l’appliquer et commencer par faire une distinction. L’on a le droit de ne pas aimer les caricatures de Charile Hebdo, même aujourd’hui, mais l’on n’a pas le droit de tuer quelqu’un pour ses idées. Il ne faut pas faire maintenant de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, la ligne politique officielle de la République.

 

Charlie Hebdo est un symbole de la pensée issue de mai 68, c’est une des branches de la panoplie de points de vue, ce n’est pas le seul point de vue, même s’il correspond aujourd’hui à l’idéologie qui se veut dominante et moderne. Et la liberté d’expression, déjà largement mise à mal sans que les islamistes n’y soient pour rien, risque de totalement s’écrouler si l’on ne protège pas la diversité. C’est-à-dire pas simplement les caricatures sur le Prophète ou le Dieu catholique, mais aussi les caricatures sur les sujets tabous montés ces dernières années à hauteur du culte national : acceptons les caricatures sur les homosexuels, les juifs, les gauchos intolérants, les égocentriques desséchés, les émasculés autosatisfaits etc etc etc. Mais ça ne fera pas sortir les gens dans la rue, car ces individus font l’image d’une société soi-disant évoluée qui a trouvé son nouveau dieu en elle-même, en son égoïsme ronflant qui doit ridiculiser tout ce qui n’est pas soi, qui ne respecte pas ce qui n’est pas soi, qui rejette hors de la société ce qui n’est pas soi.

 

Car soit l’humour est acceptable pour tous, soit il est une arme politique. L’émotion considérable qui nous touche après ce massacre est normale, mais il ne faut pas l’instrumentaliser pour tuer ce qui reste de droit à l’impertinence. L’on ne peut pas indéfiniment se cacher derrière l’uniformité des pancartes.

Karine Bechet-Golovko
jeudi 8 janvier 2015

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