Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

  • : Villiers sur Orge- La Vie en Blog
  • : Economie, social, environnement, éducation, santé, sciences et techniques, vie dans la cité...Et leurs prolongements politiques, tout peut être sujet d'échanges pour le commun des mortels...Un seul objectif, le dépassement du présent.
  • Contact

Recherche

25 avril 2015 6 25 /04 /avril /2015 16:08

 

D’une civilisation capitaliste industrielle vers une barbarie ploutocratique 

Ou allons nous?

 

Par Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff – Le 20 avril 2015

 

La mondialisation appauvrit plus qu’elle n’enrichit, la concentration de la richesse s’accentue, les inégalités se creusent, les ménages et les pays s’enfoncent dans l’endettement, l’automatisation ravage les emplois et l’exploitation débridée de la nature se poursuit. Parallèlement, la politique se vide de son contenu, les institutions perdent de leur sens et la sphère financière s’hypertrophie pendant que la dynamique du capitalisme s’étouffe. Une satrapie oligarchique pire que le capitalisme se profile à l’horizon. Vers quelle forme d’organisation sociale, politique et économique faut-il s’orienter pour s’éviter ce basculement dans un univers qui nierait foncièrement les valeurs éthiques et morales qui nous définissent en tant qu’êtres sociaux?

 

Ce bref essai tente de poser les balises d’une approche cohérente d’un tel défi. Il le fait en s’interrogeant d’abord sur le capitalisme d’où nous émergeons et sur la résurgence du libéralisme pur et dur, ensuite sur le capitalisme dans lequel nous nous retrouvons et finalement sur les possibilités qui s’offrent en vue d’une défense plus efficace des intérêts vitaux de toute la société et de la planète. Cet essai porte principalement sur les sociétés du capitalisme dit avancé, soit le centre du système.

 

Deuxième partie : A quel capitalisme sommes nous arrivés?

Le nouveau visage du capitalisme est défini par une succession de changements institutionnels et autres qui sont venus limiter graduellement la capacité de l’État de maintenir l’équilibre des pouvoirs au sein de la société. L’influence déjà exercée par le capital sur les processus politiques nationaux et internationaux en est sortie considérablement renforcée.

 

La mondialisation financière, fruit elle-même de ces changements, apparaît comme le facteur premier de la réinstauration de la pleine liberté d’action du capital. Elle a puissamment contribué à faire définitivement voler en éclats le cadre régulateur dans lequel le capital opérait dans la phase précédente, celle de l’État providence dans le cas des pays du centre ou du développement national dans celui des pays de la périphérie.

 

Le capital n’étant pas une entité homogène, les effets de ces changements se sont modulés de façon différente dans les diverses régions du monde. Des facteurs comme la situation géographique des pays, l’importance de leurs secteurs économiques, l’échelle des activités de ces derniers et leur degré d’ouverture au marché international ont fortement joué dans ce sens. Dans un ouvrage consacré au nouveau capitalisme dans leur pays1, Ayse Bugra et Osman Savaskan, deux universitaires turcs, insistent cependant sur la nécessité de tenir compte aussi de facteurs reliés au positionnement politique ou à l’identité culturelle des acteurs du milieu des affaires. La variété de formes de capitalisme, pour eux, est tributaire tout autant de facteurs politiques et culturels que de facteurs purement économiques.

 

Des traits communs se sont précisés toutefois. Le marché s’est étendu à de plus en plus de domaines de l’activité humaine et continue de le faire. Les activités industrielles ont migré et migrent encore du centre vers les régions moins développées de la périphérie. La gamme des choix de politique économique nationale s’est restreinte en raison de la mobilité des capitaux et de la pression de la compétition internationale. La crainte des crises fiscales et de la fuite des capitaux a créé un contexte incitateur à l’adoption répétitive de politiques d’austérité budgétaire. Comme le soulignent, Bugra et Savaskan, en s’inspirant de Polanyi, la place de l’économie a changé dans toutes les sociétés du monde2.

 

Si le fondement idéologique des décisions menant à cette succession de changements était la pensée néolibérale et sa thèse centrale de «l’État minimal», ces décisions ont été d’abord commandées par une dégradation des principaux indicateurs économiques (inflation, chute des taux de croissance, chômage) en 1974-1975. Cette dégradation annonce l’entrée des pays industrialisés dans une longue période de dérèglement du système économique, une longue crise qui ne porte pas son nom. Wolfgang Streeck, directeur de l’Institut Max Planck pour l’étude des sociétés (Allemagne), considère que dans les faits elle durera près de quatre décennies pour déboucher finalement sur la débâcle financière et économique de 20083. Cette débâcle viendra aggraver la situation financière et économique mondiale, soulevant la question de la survie du système socioéconomique en place maintenant depuis deux siècles.

 

Plus précisément, à partir des années 1970, «trois solutions ont été successivement mises en œuvre pour dépasser la contradiction entre démocratie politique et capitalisme de marché. La première fut l’inflation; la deuxième, la dette publique; la troisième, la dette privée. A chacune de ces tentatives correspond une configuration particulière des rapports entre les puissances économiques, le monde politique et les forces sociales. Mais ces arrangements furent l’un après l’autre mis en crise, précipitant le passage au cycle suivant. La tempête financière de 2008 marquerait donc la fin de la troisième époque, et le probable avènement d’un nouvel agencement, dont la nature demeure incertaine4

 

Les notions de croissance régulière, de monnaie saine et de minimum d’équité sociale sont maintenant reléguées aux oubliettes, même si elles ont déjà constitué le fondement de la légitimité dont le capitalisme avait besoin. Une deuxième question se trouve ainsi posée, celle du caractère indépassable du déséquilibre du capitalisme dit démocratique mis en place dans les pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale5.

 

Le capitalisme auquel nous sommes arrivés n’est déjà plus le capitalisme dit démocratique du passé et il n’est pas encore ce nouvel agencement qui s’annonce, mais dont la nature demeure toutefois incertaine. Que peut-on dire de son évolution au centre du système?

 

Un capitalisme financiarisé

Imposées par les bouleversements sociaux et la menace révolutionnaire suscités par la Grande Dépression des années 1930, les réformes du New Deal aux États-Unis et les réformes sociales démocrates en Europe réduisirent provisoirement la taille et l’influence des grandes entreprises et des puissants intérêts financiers.

 

Alors que ces réformes ont permis au capitalisme occidental d’échapper à des changements sociaux plus radicaux, elles ont également fourni les raisons de sa régénération et de son expansion. Dès les années 1970, le capital financier, emmené par les grandes banques américaines, était revenu, une fois encore, à ses niveaux de concentration d’avant la Dépression, pour contrôler la majeure partie des ressources nationales et façonner la politique économique6».

 

Au début des années 1980, le tournant néolibéral se confirme et la sphère financière impose graduellement sa propre logique à l’activité économique et finit par régenter sa régulation même. Le taux de profit se rétablit pendant cette période, mais les profits supplémentaires sont toutefois utilisés à autre chose qu’à l’investissement productif. Une partie croissante des richesses produites est accaparée par les profits bancaires et les dividendes. Il s’agit là d’un trait constitutif du capitalisme financiarisé. Comme le souligne Michel Husson, chercheur à l’Institut d’Études économiques et sociales (IRES), les profits non investis se transforment ainsi en revenus financiers, et c’est là que se trouve la source du processus de financiarisation. «La différence entre le taux de profit et le taux d’investissement est d’ailleurs un bon indicateur du degré de financiarisation. On peut aussi vérifier que la montée du chômage et de la précarité va de pair avec la croissance de la sphère financière. Là encore, la raison est simple: la finance a réussi à capter la majeure partie des gains de productivité au détriment des salariés, en modérant les salaires et en ne réduisant pas suffisamment, voire en augmentant, la durée du travail7.» Il ajoute aussi qu’une des conséquences du fonctionnement du capitalisme contemporain est la montée des inégalités sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mondiale).

 

L’autre grand trait découle de la mondialisation et de la grande force du capital d’ignorer les frontières géographiques et sectorielles. Les flux de capitaux peuvent désormais se déplacer rapidement. Un simple clic sur une souris d’ordinateur permet de déplacer des fonds d’un bout de la planète à l’autre. La concurrence sur les marchés financiers s’en retrouve durcie. Le déplacement des capitaux boursiers entre les pays devient ainsi une tendance lourde en constante accélération.

 

La différence de situation entre le travail plus localisé, inévitablement plus lent, et le capital facilement mobile entraîne des politiques gouvernementales qui visent à rendre chaque territoire national «attractif» pour les capitaux. Les mains d’œuvre nationales se retrouvent mises en concurrence, avec comme conséquence des politiques de rigueur salariale pour les travailleurs et des allègements fiscaux pour les entreprises. Le tout se fait au nom du «théorème» énoncé par le chancelier allemand Helmut Schmidt en 1974: «Les profits d’aujourd’hui sont des investissements de demain et les emplois d’après-demain.» Une belle formule pour résumer la désinflation compétitive dont le but était de restaurer les marges de profit des entreprises. Une des conséquences directes de la concurrence fiscale entre les pays développés, qui entraîne une baisse de recettes fiscales, est un endettement public infini. Organisé pour durer, il met les États sous la coupe de la finance et des financiers et condamne les populations à subir des politiques d’austérité. Vue dans cette perspective, «la mondialisation capitaliste est fondamentalement la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle planétaire à travers des mouvements de capitaux8».

 

À partir de ces deux traits rapidement esquissés, on peut avancer, avec Michel Husson, que la caractéristique principale du capitalisme contemporain est dans la dévalorisation du travail et dans l’hyperconcurrence entre capitaux individuels auxquelles conduit la financiarisation. À la lumière de l’évolution constatée au cours des dernières décennies, autant dire que la régression sociale est devenue la principale condition de réussite du système. «Dans ce cadre, la finance n’est pas seulement la contrepartie d’une exploitation accrue des travailleurs, elle est aussi un déversoir pour les capitaux à la recherche de la rentabilité maximale. Les exigences démesurées de rentabilité qu’elle impose à l’économie réelle renforcent à leur tour le faible dynamisme de l’investissement et les inégalités sociales comme condition de reproduction du système.9»

 

La phase actuelle de l’évolution du système se distingue également par le recours à des «innovations financières», comme les produits dérivés de plus en plus sophistiqués et la titrisation des créances bancaires. Conçues pour mieux gérer le risque dans un contexte d’instabilité financière croissante, ces innovations sont devenues aussi des moyens de contourner la réglementation ou les contrôles publics et de puissants outils de spéculation. Elles constituent ainsi des facteurs aggravants de l’instabilité financière et reflètent la capacité du régime d’accumulation de se mettre lui-même en échec.

 

Dans son ouvrage intitulé Extreme Money10, Satyajit Das, un spécialiste du risque bancaire de renom mondial, présente cette économie financiarisée comme deux boîtes empilées l’une sur l’autre: l’économie réelle originale sous l’économie de l’argent extrême, avec sa dette et sa spéculation excessives. Il décrit cet argent extrême comme une réalité éviscérée, l’ombre monétaire de choses réelles.

 

«Utilisé autrefois pour estimer et échanger les produits ordinaires, l’argent est devenu le principal moyen de gagner de l’argent. Pour gagner un milliard de dollars, il n’est plus nécessaire de produire quelque chose. La règle de l’argent extrême est que tout le monde emprunte, tout le monde économise, tout le monde devient supposément riche. Pourtant, seuls les initiés habiles s’enrichissent, en dirigeant le jeu et en trichant11

 

Son analyse de l’alchimie financière des trente dernières années et de ses conséquences destructrices l’amène à écrire que «nous vivons et travaillons dans un monde de l’argent extrême – des jeux spectaculaires et dangereux avec l’argent qui créent de nouveaux sommets artificiels en croissance, prospérité, raffinement et richesse12». Un peu plus loin, il précise que «l’argent et les manœuvres qui se jouent sont immatériels, irréels et de plus en plus virtuels. Les affichages électroniques qui reflètent des signaux de prix en rouge ou en vert sont l’essence distillée du monde financier. Les opérateurs de marché n’ont pas directement contact avec la réalité sous-jacente, il n’est question que de bénéfices ou de pertes13».

 

Cette alchimie financière s’est répandue dans le monde. La financiarisation a permis aux États-Unis de «maintenir leur position prédominante qui semblait pourtant menacée lors de l’écroulement du régime fordiste. Ils l’ont fait principalement grâce à leur position de force au sein de la finance mondiale, qui leur a permis de compenser la perte de leur avantage productif par le contrôle qu’ils exercent sur la masse mondiale de capital monétaire et sur les marchés financiers au sein desquels cette masse monétaire se valorise14». C’est désormais l’hégémon qui, par la force fulgurante de son capital, occupe le centre du système, lui imprime sa propre dynamique et attire une bonne partie des flux de valeur créée mondialement. Il jouit ainsi du privilège de pouvoir s’endetter dans sa propre monnaie et de faire marcher la planche à billets à son avantage. Il n’est donc pas surprenant de voir les États-Unis se comporter en bras politique et militaire de la financiarisation de l’économie mondiale.

 

Dette et servitude

Michael Hudson, expert financier et professeur à l’Université du Missouri, Kansas City, qualifie le retour du balancier favorable aux banques de «rétrogression». Dans les conditions crées par cette rétrogression, peut-on vraiment encore recourir au mot léthargie pour décrire la situation économique présente, comme le fait la narration dominante? Ne faudrait-il pas plutôt parler de l’implantation d’une économie de rente à l’échelle planétaire? Depuis un bon moment, Michael Hudson soulève le fait que la domination du capital financier et des monopoles se traduit par l’instauration graduelle d’un «néo-féodalisme» qui mène directement à un régime de servitude.

 

Hudson explique cette rétrogression de la façon suivante. Au XIXe siècle, la thèse était que les banques contribuaient à créer du nouveau, en accordant des prêts productifs à l’industrie. L’idée était que ces investissements généreraient des bénéfices qui permettraient à la fois le paiement des intérêts dus aux banques et le remboursement graduel du prêt. L’évolution a cependant joué dans un sens différent.

 

Les banques ont eu tendance à s’allier avec les monopoles et les secteurs immobilier, pétrolier et gazier, tous assis sur des rentes de situation, plutôt qu’avec le secteur industriel. En somme, au lieu de chercher à obtenir une part des bénéfices des entreprises, elles ont choisi plutôt de prêter contre des rentes. Elles ont ainsi glissé vers un fonctionnement parasitaire. Les banques n’ont considéré les entreprises et les individus que sous l’angle de l’extraction maximale de richesse possible de chacune de ces catégories, au lieu de fournir le capital nécessaire à la croissance et à l’efficacité économique. Elles l’ont fait en chargeant des frais et des intérêts, en exploitant à fond les allègements fiscaux, et en canalisant le crédit bancaire surtout vers les achats de biens et de privilèges existants de création de rentes.

 

Les marchés boursiers ont emboîté le pas aux banques. Censés fournir des capitaux d’investissement, ils ont été transformés en véhicule pour extraire des profits sans passer par la production. C’est le cas dans le rachat par une entreprise de ses propres actions, en vue d’en accroître leur valeur, ou encore dans l’achat d’une entreprise financé par un endettement bancaire ou obligataire remboursable par cette dernière. L’entreprise se retrouve alourdie d’une dette qui ne lui procure aucune contrepartie en matière d’investissement. Il se crée ainsi une situation financière qui pousse à la réduction des effectifs, à l’externalisation des opérations et au resserrement budgétaire, en vue de dégager un gain en capital, après avoir payé les banques et les détenteurs d’obligations. Un tel processus favorise l’extraction de rentes aux dépens de la production, dès que les flux de trésorerie de l’entreprise se transforment en flux d’intérêt, au détriment des fonds propres et de la santé financière de l’entreprise. On peut bien qualifier le point d’arrivée de toute cette évolution d’économie postindustrielle, mais il s’agit en réalité d’une économie de péage rentier qui, à terme, condamne des individus et des sociétés au péonage

 

Comme le rappelle un document de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) de Montréal, le fait têtu est que «pour continuer de croître, la finance doit créer davantage de monnaie (en octroyant des prêts) et transformer de nouveaux flux d’argent en actifs financiers (par exemple en transformant des dettes en titres revendables sur les marchés). Ce faisant, étudier, travailler, consommer, épargner, prendre sa retraite, diriger une entreprise, etc. sont autant de réalités qui tendent à être financiarisées. Loin d’être deux sphères déconnectées, les flux d’argent associés à cette «économie réelle» (la production, le rapport salarial, la consommation et l’épargne) tendent à être captés par la finance:

 

* Les entreprises se financent par le biais des marchés financiers (plutôt que par l’intermédiaire des banques commerciales). De plus, le développement des firmes cotées en bourse est orienté par l’exigence de faire augmenter la valeur actionnariale de l’entreprise.

* De leur côté, les travailleurs sont appelés à devenir des investisseurs: tandis que les caisses de retraite sont soumises aux fluctuations de leur portefeuille d’actifs, on encourage les travailleurs à avoir recours à des régimes d’épargne-retraite individualisés (…) pour compenser l’insuffisance des fonds de retraite de l’employeur et des régimes publics.

 

* La stagnation des salaires est compensée par le recours au crédit à la consommation, qui devient un pilier de la croissance économique.

 

* L’augmentation des frais de scolarité, présentée comme une condition essentielle du maintien de la qualité de l’enseignement supérieur, a fait exploser l’endettement étudiant, notamment aux États-Unis, où le volume des prêts dépasse celui des encours sur carte de crédit.

 

Bref, la relation financière se diffuse pour faire croître l’économie, mais, ce faisant, elle rend cette dernière beaucoup plus instable et donc toujours plus fragile15».

 

À ce sujet, Michael Hudson juge que le niveau d’endettement actuel des sociétés dans leur ensemble, sans rapport avec celui de leurs revenus, a été permis, organisé et recherché par les banques. Ces dernières ont été uniquement préoccupées de s’assurer ainsi une manne de revenus et sont demeurées parfaitement indifférentes à la crise majeure que leur comportement rendait inévitable. Pour les banques, «la stratégie rencontrant la moindre résistance consiste à entretenir l’illusion suivante: il n’y aurait aucune nécessité qu’elles soient tenues d’accepter de subir des pertes sur les dettes qu’elles ont créées, même si leur poids les rend irrécouvrables. Les créanciers affirment en tout temps que la charge de la dette est supportable à condition que les gouvernements réduisent tout simplement leurs dépenses, en augmentant dans le même temps les impôts des ménages et des entreprises non financières16

 

Accepter de pressurer les sociétés pour rembourser une masse de dettes privées, devenues publiques avec la crise, n’a aucune justification morale ni économique, évalue Michael Hudson. Alors que les économies se contractent, le secteur financier s’enrichit en transformant leurs titres ou certificats de dette en appropriation de la propriété. En mettant cette tendance dans le contexte des politiques des banques centrales, qui ont servi à gonfler les marchés boursiers et à recapitaliser les banques pour qu’elles continuent à spéculer, Hudson souligne que l’économie est de moins en moins la sphère de la production, de la consommation et de l’emploi, et de plus en plus la sphère de la création du crédit. Ce dernier est mis à contribution pour acheter des actifs, transformer les bénéfices et les revenus en paiements d’intérêts, jusqu’à ce que la totalité de l’excédent économique et la liste complète des propriétés soient gagées pour payer le service de la dette.

 

Emploi, automatisation et impasse

La crise de 2008 n’est pas la première, dans les «pays avancés», où la reprise de l’économie réelle – la production de biens et de services, ou mieux encore de la richesse produite socialement – ne réussit pas à rétablir les niveaux précédents d’emploi, de sécurité de travail et de salaires. En revanche, c’est la première dans laquelle le chômage, en plus de s’être brutalement accru, devient structurel, par un glissement massif vers le chômage de longue durée et la sortie de la vie active. Les statistiques officielles ne donnent d’ailleurs qu’une idée fortement partielle de l’ampleur réelle du phénomène17.

 

Des millions de travailleurs en sont victimes dans ces pays, entraînant une paupérisation de larges secteurs des sociétés respectives. Cette paupérisation est d’autant plus accentuée que ce sont les catégories déjà défavorisées sur le marché du travail — les jeunes, les travailleurs peu qualifiés, les immigrés, les minorités ethniques et, parmi eux, ceux qui occupent des emplois temporaires ou atypiques – qui sont les premières à souffrir de ces suppressions d’emplois.

 

C’est une crise aussi dans laquelle l’inégalité de revenus atteint des niveaux jamais vus depuis longtemps, et à cause de laquelle une grande partie de la nouvelle génération n’aura pas d’emplois stables, vivra dans un monde d’emplois précaires, de salaires médiocres et sous la menace constante du chômage chronique. Il s’agira de la première génération, depuis l’avènement de l’État-providence, qui aura un niveau de vie et un degré de sécurité sociale très inférieurs à celle qui l’a précédée.

 

L’explication de l’impasse du chômage chronique dans pays dits avancés ne se trouve pas seulement dans les politiques de libéralisation qui ont conduit au déménagement de la production dans des pays ou des régions ayant une main-d’œuvre moins chère. Le problème central de cette crise, qui n’en finit pas de durer, est structurel et concerne d’abord la relation fondamentale du capital avec le travail salarié, ainsi que la reproduction même du capital. Les considérations de compétitivité, de rentabilité et de productivité en jalonnent la dynamique. Elles incitent à faire évoluer constamment les moyens de production pour réduire l’emploi de la force de travail humaine en vue d’accroître les profits, augmentant ainsi inévitablement à la fois la production et le chômage.

 

Dans le contexte actuel de la dictature des lois du marché, le nœud gordien se situe dans l’exploitation qui est faite des avancées en matière de science et de technologie. Ces avancées permettent déjà et permettront encore davantage d’éliminer la nécessité de recourir au travail humain dans la production et les services.

 

Martin Ford, dans un ouvrage18 consacré à l’automatisation, au développement implacable des technologies et à l’entrelacement de ces dernières avec la mondialisation et à l’économie du futur, se penche sur les conséquences d’une telle évolution. Elle ne serait contrôlée que par une étroite minorité d’individus et d’entreprises ayant monopolisé les ressources de la nature et de la technique. Il juge qu’elle ne pourra déboucher que sur des sociétés invivables «parce que les 70% à 80% d’humains ayant perdu leur place dans les cycles de production, et transformés au mieux en assistés, ne pourront que se révolter contre les accapareurs du pouvoir technologique et économique. Cela d’autant plus que la raréfaction prévisible des ressources naturelles et l’aggravation des crises climatiques réduiront encore leurs capacités de survie19

 

Cette évolution prend de l’ampleur et s’accélère. Comme le reconnaissent plusieurs analystes et économistes, dont Paul Krugman, Nouriel Roubini20, Yanis Varoufakis21, le moment est venu de penser que dans la relation entre le capital et le travail, ce sont les robots qui gagnent en ce moment la guerre et non les travailleurs.

 

Michael Spence, lauréat du prix Nobel en économie, explique, dans un article récent paru dans Project Syndicate22, que les technologies numériques sont de nouveau en train de transformer les chaînes de valeur mondiales et, avec elles, la structure de l’économie mondiale. La nouvelle vague de la technologie numérique élimine le recours au travail humain dans des tâches de plus en plus complexes. Pour reprendre ses mots, «ce processus de substitution de la main-d’œuvre et de désintermédiation est en cours depuis déjà un certain temps dans les secteurs de services – pensons aux guichets automatiques, aux services bancaires en ligne, à la planification des ressources au sein d’une entreprise, à la gestion de la relation avec les clients, aux systèmes de paiement mobile, et bien plus encore. Cette révolution se propage maintenant à la production de biens, où les robots et l’impression 3D évincent le travail humain23

 

Autrement dit, contrairement à la précédente vague de la technologie numérique, qui avait incité les entreprises à accéder à des réserves de main-d’œuvre sous-utilisée dans le monde, la force motrice de ce nouveau cycle est manifestement la réduction des coûts par l’évincement de la main-d’œuvre salariée.

 

Compte tenu de la nature du système économique, ce processus est inexorable à cause des importants avantages financiers du recours à la technologie numérique. Michael Spence précise à ce sujet que «la grande majorité des coûts est au début, dans la conception de matériel (comme les capteurs), et de façon plus importante encore, dans la création du logiciel qui produit la capacité d’effectuer diverses tâches. Une fois cet objectif atteint, le coût marginal du matériel est relativement faible (et diminue proportionnellement à la hausse de l’échelle), et le coût marginal de reproduire le logiciel est essentiellement zéro. Avec un énorme marché potentiel pour amortir les coûts initiaux fixes de conception et d’essai, les incitations à investir sont irrésistibles24

 

Dans ses conclusions, restreintes cependant au seul domaine économique, Michael Spence souligne que cette seconde vague de la technologie numérique aura des effets structurants majeurs autant sur la production des biens et services que sur la construction ou encore le commerce de détail. Elle frappera aussi de plein fouet les pays en développement qui devront s’ajuster au fait que l’abondance d’une main-d’œuvre compétente, disciplinée et bon marché perdra de son importance comme levier de la croissance économique.

 

Abordant plus largement l’enjeu de l’évincement du travail salarié par la technologie numérique25, le professeur Robert Skidelsky de l’université de Warwick fait remarquer que l’évolution actuelle du capitalisme tient de la folie économique. Au-delà des aberrations d’une civilisation fondée sur le «toujours plus» et des limites naturelles auxquelles la croissance finira bientôt par se heurter, nous ne pourrons pas continuer bien longtemps encore à réduire la part du travail humain dans les activités économiques, sans lui trouver de nouveaux débouchés. Se fermer les yeux à ce sujet, c’est consacrer la voie qui mène à une division de la société en une minorité de producteurs, de professionnels, de superviseurs et de spéculateurs financiers d’une part, et une majorité réduite à l’oisiveté forcée de l’autre.

 

Robert Skidelsky estime qu’une telle société «serait confrontée à un dilemme classique: comment concilier la pression incessante à consommer avec des revenus stagnants? Jusqu’à présent, la réponse a été d’emprunter, ce qui a conduit à l’énorme surendettement actuel dans les économies avancées. De toute évidence, cela n’est pas viable, et ne constitue donc pas la réponse, car elle implique l’effondrement périodique de la machine de production de la richesse».

 

En somme, nous ne pourrons pas nous avancer avec succès sur la voie de l’automatisation de la production, sans reconsidérer des enjeux fondamentaux comme la consommation, le travail, les loisirs et la répartition des revenus. «Sans ces efforts d’imagination sociale, le rétablissement à l’issue de la crise actuelle sera tout simplement un prélude à d’autres calamités fracassantes à l’avenir26

 

Dans cet ordre d’idée, il rappelle que Keynes avait déjà évoqué le chômage technologique, mais qu’il avait associé le progrès technologique à la possibilité de libérer au moins partiellement l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le travail, et d’accroître considérablement la production de la richesse avec une fraction du travail requis dans son temps. Keynes avait même imaginé que la semaine de travail serait de 15 heures au début des années 2000, sans nuire pour autant à la croissance de la richesse. Or, dans les économies avancées, cette richesse a effectivement atteint à peu près les niveaux escomptés par Keynes, mais il n’en est pas allé de même pour la semaine de travail. La réalité est loin des rêves et des propos des années 1970 sur l’avènement d’une société de loisirs. Pour Skidelski, cela signifie tout simplement que nous n’avons pas réussi à convertir la croissance du chômage technologique en croissance du temps de loisir volontaire. La principale raison de cet échec est que la part du lion des gains de productivité de ces trente dernières années a été accaparée par les nantis.

 

Tom Streithorts, un journaliste et auteur, met pour sa part en évidence le paradoxe qu’accentue la seconde vague de technologie numérique. Il situe ce paradoxe entre, d’une part, l’abondance et la diversité de l’offre de produits et de services auxquelles le citoyen consommateur est de plus en plus exposé et, d’autre part, la rareté et la précarité en matière d’emploi auxquelles se heurte le citoyen travailleur. Les mises à pied peuvent bien encore continuer à se multiplier, les emplois de qualité à se réduire en peau de chagrin, le temps partiel mal rémunéré à proliférer comme une mauvaise herbe et les profits à grimper en flèche, mais arrivera inéluctablement le moment où se posera la question de qui pourra encore acheter les produits et services offerts sur le marché. Un robot peut bien fabriquer un téléphone intelligent, mais il ne peut pas l’acheter. La demande ne sera tout simplement plus au rendez-vous de l’offre, en quantité suffisante pour permettre à l’économie réelle de ne pas s’enfoncer dans la léthargie, comme c’est déjà le cas à l’heure actuelle27.

 

En d’autres mots, si les pays clés du capitalisme ne vivent plus dans l’ère de la pénurie, ils ont en revanche considérablement réduit les possibilités d’emploi. De plus, contrairement à la période 1945-1973, les gains de productivité ne se traduisent plus en gains salariaux pour les travailleurs et ne jouent finalement qu’à l’avantage des dirigeants des entreprises et de l’actionnariat qui, tous deux, drainent vers eux l’essentiel des acquis.

 

Au cours des quarante dernières années, c’était surtout la classe ouvrière qui avait subi les impacts de la mondialisation et des changements technologiques. Aujourd’hui, c’est l’étiolement des classes moyennes dans les pays avancés qui apparaît comme inéluctable dans cette nouvelle phase de l’évolution. Ces classes moyennes sont en train de s’anémier rapidement tout simplement parce que les conditions qui les ont créées, des emplois stables et des salaires décents, ont cessé d’exister. L’évolution en cours menace maintenant les plus qualifiés et les plus diplômés au sein de ces classes moyennes. Avec le niveau de sophistication actuel des procédés informatiques, il devient même plus facile de les remplacer que des travailleurs manuels. Pensons simplement aux changements que connaissent des domaines comme celui du journalisme, de la comptabilité, de la gestion ou encore celui de la finance.

 

Parallèlement, dans les classes populaires, c’est le moment d’une résurgence d’un sous-prolétariat constitué par la partie la plus défavorisée de ces classes populaires et pour qui chômage et précarité sont devenus le lot quotidien.

 

Bref, l’évolution en cours empêche de générer suffisamment d’emplois et de salaires décents permettant de maintenir une demande finale robuste. Elle place ainsi le système devant un obstacle pratiquement insurmontable, en rapetissant son potentiel de reproduction. Jonglant avec les nouvelles normes de profitabilité imposées par la mobilité presque parfaite acquise par le capital financier grâce aux technologies de l’information de la première vague, le système tend à fonctionner comme si capitalisme était séparable de ce rapport social particulier qu’est le salariat. En excluant un nombre croissant de travailleurs du processus de production, il se retrouve à les exclure du même coup de la consommation, une phase pourtant essentielle à la reproduction du capital. C’est cet aspect de l’évolution qui sans doute explique les regains occasionnels d’intérêt à l’égard de la formule d’une garantie de revenu de base comme solution à long terme, mais aussi comme panacée au fait brutal que le partage de la richesse produite socialement s’est très profondément modifié, au détriment du travail et au profit du capital.

Alberto Rabilotta et Michel Agnaïeff

1 Ayca Bugra, Osman Savaskan, « New Capitalism in Turkey-The Relationship between Politics, Religion and Business », Edward Elgar Publishing Limited, Cheltenham, UK, 2014

2 ibidem

3 Wolfgang Streeck, «La crise de 2008 a commence il y a quarante ans», Le Monde diplomatique, Paris, janvier 2012

4 ibidem

5 ibidem

6 Ismaël Hossein-Zadeh, «New Phase, Not Just Another Recession», CounterPunch, 16 février 2010

7 Michel Husson, «Crise de la finance ou crise du capitalisme?», http://hussonet.free.fr/denkntzf.pdf

8 Michel Husson, art. «Finance, hyper-concurrence et reproduction du capital», http://hussonet.free.fr/finamarx.pdf

9 Michel Husson, art. «Crise de la finance ou crise du capitalisme?», http://hussonet.free.fr/denkntzf.pdf

10 Satyajit Das, «Extreme Money », édition française, Paris, Le jardin des Livres, 2013

11 ibidem

12 ibidem

13 ibidem

14 Philippe Langlois, Les crises structurelles du système capitaliste comme l’écroulement d’un régime d’accumulation: une approche régulationniste , Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal, septembre 2010

15 Julia Posca, «Qu’est-ce que la financiarisation de l’économie?», Lexique économique, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), http://iris-recherche.qc.ca/blogue/quest-ce-que-la-financiarisation-de-leconomie

16 Michel Hudson, entrevue, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 décembre 2011, reprise et traduite par Contre-info.com, 30 décembre 2011

17 Dépendant du nombre des variables considérées, le taux de chômage peut passer ainsi, dans le cas par exemple des États-Unis, en octobre 2014, de 5.4% (taux officiel largement utilisé par les médias), à 11.5% (en considérant aussi les travailleurs dit découragés à court terme et le travail à temps partiel par défaut) et à 23.0% (en considérant aussi les sorties forcées de la vie active, une catégorie qui n’est plus pris en compte depuis 1994). Source : http://www.shadowstats.com/

18 Martin Ford, The Lights in the Tunnel, Acculant Publishing, 2009

19 Jean Paul Baquiast, «Comment une automatisation inexorable tuera l’emploi. Que devraient faire les États?», 2 juin 2011, http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=664

20 Nouriel Roubini, «Where will all workers go?», Project Syndicate, 31 décembre 2014

21 System Failure, «Already happens: Capitalism destroys human labor and goes to the next phase», http://failedevolution.blogspot.gr/2014/05/already-happens-capitalism-destroys.html et http://www.lifo.gr/team/apopseis/45702,

22 Michael Spence, «Labor’s Digital Displacement», Project Syndicate, 22 mai 2014,

23 ibidem

24 ibidem

25 Robert Skidelsky, «Return to capitalism ‘red in tooth and claw’ spells economic madness», The Guardian, Londres, 21 juin 2012

26 ibidem

27 Tom Streithorts, « The Central Paradox of the 21st Century », 25 juin 2014, www.pieria.co.uk,

Chapitre précédent…De quel capitalisme sortons-nous  ?

A Suivre…À quel capitalisme sommes nous arrivés? [b]

 

Partager cet article
Repost0

commentaires