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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 17:16

Par Bruno Guigue le 05 septembre 2016

Comme si elle avait les vertus d’un exorcisme incantatoire, une véritable litanie inonde les médias occidentaux. La Russie, dit-on, est une menace pour l’Occident, un péril mortel pour ses intérêts, un ferment corrosif pour ses valeurs. Insensible à la diplomatie, cette puissance aux allures de brute épaisse ne comprend que la force. Hermétique à la négociation, elle est totalement imperméable au code de conduite des nations civilisées. Il faut regarder la réalité en face, et cesser de croire que la Russie a changé, qu’elle n’est pas la réplique d’une URSS dont elle charrie le sinistre héritage. Si l’on veut s’opposer aux ambitions effrénées de l’ogre russe, inutile d’y aller par quatre chemins : il faut réarmer au plus vite et se préparer au pire.

 

Résumé bêtifiant de tous les lieux communs de l’atlantisme vulgaire, ce discours belliciste n’est pas qu’un discours. Il y a aussi des actes, et ils sont lourds de signification. Les USA ont installé chez leurs vassaux d’Europe orientale un bouclier antimissile qui fait peser sur Moscou la menace d’une première frappe et rend caduc tout accord de désarmement nucléaire. L’OTAN multiplie les manoeuvres conjointes aux frontières occidentales de la Fédération de Russie, de la Mer Baltique à la Mer Noire. Colossal, le budget militaire US représente la moitié des dépenses militaires mondiales. En pleine expansion, il équivaut à neuf fois celui de la Russie. A l’évidence, l’essentiel des dépenses nouvelles vise à développer une capacité de projection des forces à l’extérieur, et non à défendre des frontières que personne ne menace.

 

Dans un monde régi par un minimum de rationalité, ces réalités géostratégiques devraient suffire à couvrir de ridicule les gogos de droite et de gauche qui avalent la propagande antirusse comme on boit du petit lait. Mais les idées les plus stupides ont la vie dure, et il y a encore des semi-habiles pour croire que la Russie est une puissance impérialiste au même titre que les Etats-Unis d’Amérique. Si l’impérialisme désigne l’attitude consistant pour une grande puissance à imposer de gré ou de force son hégémonie à d’autres puissances, on se demande en quoi la politique russe relève de cette catégorie. Où sont les Etats envahis ou menacés par la Russie ?

 

L’Ukraine est en proie à une crise intérieure gravissime consécutive au coup d’Etat qui a porté au pouvoir une clique ultra-nationaliste dont la politique n’a cessé d’humilier la population russophone des régions orientales. C’est cette provocation délibérée des autorités usurpatrices de Kiev, soutenues par des groupes néo-nazis, qui a poussé les patriotes du Donbass à la résistance et à la sécession. Mais aucun char russe ne foule le territoire ukrainien, et Moscou a toujours privilégié une solution négociée de type fédéral pour son grand voisin. En témoignent les accords de Minsk I et II, qui ont été bafoués par le gouvernement ukrainien, et non par celui de la Russie. Aujourd’hui, la seule armée qui tue des Ukrainiens est celle de Kiev, cyniquement portée à bout de bras par les puissances occidentales pour intimider Moscou. Dans toute cette région, c’est l’Occident qui défie outrageusement la Russie à ses frontières, et non l’inverse. Que dirait-on à Washington si Moscou menait des manœuvres militaires conjointes avec le Mexique et le Canada, et encourageait à coups de millions de roubles la déstabilisation de l’Amérique du Nord ?

 

Que le terme d’impérialisme s’applique à la politique US, en revanche, ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle est d’ailleurs revendiquée par Hillary Clinton qui vient de rappeler que les USA sont « la nation indispensable du monde », un « pays exceptionnel, champion inégalé de la liberté et de la paix », qui montre le chemin à ces peuplades innombrables qui n’ont pas le bonheur d’être américaines, mais qui savent se montrer reconnaissantes à l’égard de leur sauveur à la bannière étoilée. « Les peuples du monde nous regardent et nous suivent. C’est une lourde responsabilité. Les décisions que nous prenons, ou que nous ne prenons pas, affectent des millions de vies. L’Amérique doit montrer le chemin », proclame la candidate démocrate. On imagine la teneur des commentaires si M. Poutine avait affirmé urbi et orbi que la Russie doit guider le monde et sauver l’humanité. Mais c’est l’Amérique, et elle a une « destinée manifeste ». Investie d’une mission civilisatrice à vocation planétaire, l’Amérique est le « nouvel Israël », apportant la lumière aux nations confites d’émotion et saisies d’admiration devant tant de bonté.

 

Pour le cas où l’enthousiasme des vassaux viendrait à mollir, toutefois, la présence de 725 bases militaires US à l’étranger devrait probablement suffire à y remédier et à entraîner malgré tout l’adhésion des populations récalcitrantes. 725 bases militaires : un chiffre froid et objectif qui donne un minimum de consistance matérielle à ce joli mot d’impérialisme dont abusent les amateurs en géopolitique lorsqu’ils l’attribuent à la Russie de Vladimir Poutine. Car la Russie, elle, n’a pas 725 bases militaires hors de ses frontières. Précisément, elle en a 2, ce qui fait une sacrée différence. La première base est au Kazhakstan, pays allié et limitrophe de la Russie, dont 40% de la population est russophone. La seconde est en Syrie, près de Lattaquié, installée en 2015 à la demande expresse d’un Etat souverain soumis à une tentative de déstabilisation pilotée depuis l’étranger.

 

Il est amusant de constater que l’accusation d’impérialisme proférée contre la Russie est une ânerie partagée par ces officines de propagande quasi-officielles de l’OTAN que sont les médias français et par des groupuscules gauchistes qui ne sont décidément pas guéris des pustules de leur maladie infantile. Vieille répartition des tâches, au fond, dont il y a d’autres exemples. Ce sont les mêmes groupes qui s’imaginent défendre la cause palestinienne tout en soutenant les mercenaires wahhabites en Syrie, lesquels servent surtout de piétaille à l’OTAN et de garde-frontière à l’entité sioniste. Mais demander à ces benêts de comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient relève sans doute du vœu pieux, la réalité concrète ayant manifestement perdu à leurs yeux le privilège que Marx lui reconnaissait. « L’impérialisme russe », cette bouteille à l’encre d’un atlantisme presque séculaire, finira sans doute au cimetière des idées reçues, mais il se peut qu’elle continue un certain temps à empoisonner les esprits faibles.

 

En attendant, c’est plus fort que lui, le « pro-Russe » n’en démord pas. Obstiné, il tient à ses chimères. Il croit par exemple que celui qui envahit des pays lointains est impérialiste, tandis que celui qui défend ses frontières ne l’est pas. Il pense que celui qui utilise les terroristes pour semer le chaos chez les autres est impérialiste, et non celui qui les combat à la demande d’un Etat allié. Il a la naïveté de penser que le respect de la loi internationale s’applique à tout le monde, et pas seulement aux pays faibles comme l’Irak, la Libye et la Syrie. Dans son incroyable candeur, il juge absurde le reproche fait à la Russie d’annexer la Crimée quand 95% de sa population le demande, alors même que ses accusateurs ont poussé le Kosovo à la sécession. Têtu pour de bon, le « pro-Russe » préfère un monde multipolaire à ce champ de ruines que la fureur néo-conservatrice d’une Hillary Clinton va continuer à répandre si le complexe militaro-industriel et le lobby sioniste réussissent, comme d’habitude, à imposer leur poulain à la tête de la première puissance militaire mondiale.

Par Bruno Guigue | 05 septembre 2016

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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 16:25

27 ans après la chute du Mur de Berlin

Le Brexit redistribue la géopolitique mondiale

par Thierry Meyssan

 

Alors que la presse internationale cherche des moyens pour relancer la construction européenne, toujours sans la Russie et désormais sans le Royaume-Uni, Thierry Meyssan considère que rien ne pourra plus éviter l’effondrement du système. Cependant, souligne-t-il, ce qui est en jeu, ce n’est pas l’Union européenne elle-même, mais l’ensemble des institutions qui permettent la domination des États-Unis dans le monde et l’intégrité des États-Unis eux-mêmes.

Reseau Voltaire

| Damas (Syrie) | 27 juin 2016

 

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Favorable au Brexit, la reine Elizabeth va pouvoir réorienter son pays vers le yuan.

 

Personne ne semble comprendre les conséquences de la décision britannique de quitter l’Union européenne. Les commentateurs, qui interprètent la politique politicienne et ont perdu depuis longtemps la connaissance des enjeux internationaux, se sont focalisés sur les éléments d’une campagne absurde : d’un côté les adversaires d’une immigration sans contrôle et de l’autre des « pères fouettards » menaçant le Royaume-Uni des pires tourments.

 

Or, les enjeux de cette décision n’ont aucun rapport avec ces thèmes. Le décalage entre la réalité et le discours politico médiatique illustre la maladie dont souffrent les élites occidentales : leur incompétence.

 

Alors que le voile se déchire sous nos yeux, nos élites ne comprennent pas plus la situation que le Parti communiste de l’Union soviétique n’envisageait les conséquences de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989 : la dissolution l’URSS en décembre 1991, puis du Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon) et du Pacte de Varsovie six mois plus tard, puis encore les tentatives de démantèlement de la Russie elle-même qui faillit perdre la Tchétchénie.

 

Dans un futur très proche, nous assisterons identiquement à la dissolution de l’Union européenne, puis de l’Otan, et s’ils n’y prennent garde au démantèlement des États-Unis.

 

Quels intérêts derrière le Brexit ?

Contrairement aux rodomontades de Nigel Farage, l’UKIP n’est pas à l’origine du référendum qu’il vient de gagner. Cette décision a été imposée à David Cameron par des membres du Parti conservateur.

 

Pour eux, la politique de Londres doit être une adaptation pragmatique aux évolutions du monde. Cette « nation d’épiciers », ainsi que la qualifiait Napoléon, observe que les États-Unis ne sont plus ni la première économie mondiale, ni la première puissance militaire. Ils n’ont donc plus de raison d’en être les partenaires privilégiés.

 

De même que Margaret Thatcher n’avait pas hésité à détruire l’industrie britannique pour transformer son pays en un centre financier mondial ; de même ces conservateurs n’ont pas hésité à ouvrir la voie à l’indépendance de l’Écosse et de l’Irlande du Nord, et donc à la perte du pétrole de la mer du Nord, pour faire de la City le premier centre financier off shore du yuan.

 

La campagne pour le Brexit a été largement soutenue par la Gentry et le palais de Buckingham qui ont mobilisé la presse populaire pour appeler à revenir à l’indépendance.

 

Contrairement à ce qu’explique la presse européenne, le départ des Britanniques de l’UE ne se fera pas lentement parce que l’UE va s’effondrer plus vite que le temps nécessaire aux négociations bureaucratiques de leur sortie. Les États du Comecon n’ont pas eu à négocier leur sortie parce que le Comecon a cessé de fonctionner dès le mouvement centrifuge amorcé. Les États membres de l’UE qui s’accrochent aux branches et persistent à sauver ce qui reste de l’Union vont rater leur adaptation à la nouvelle donne au risque de connaître les douloureuses convulsions des premières années de la nouvelle Russie : chute vertigineuse du niveau de vie et de l’espérance de vie.

 

Pour la centaine de milliers de fonctionnaires, d’élus et de collaborateurs européens qui perdront inévitablement leur emploi et pour les élites nationales qui sont également tributaires de ce système, il convient d’urgence de réformer les institutions pour les sauver. Tous considèrent à tort que le Brexit ouvre une brèche dans laquelle les Eurosceptiques vont s’engouffrer. Or, le Brexit n’est qu’une réponse au déclin des États-Unis.

 

Le Pentagone, qui prépare le sommet de l’Otan à Varsovie, n’a pas non plus compris qu’il n’était plus en position d’imposer à ses alliés de développer leur budget de Défense et de soutenir ses aventures militaires. La domination de Washington sur le reste du monde est terminée.

Nous changeons d’ère.

 

Qu’est-ce-qui va changer ?

La chute du bloc soviétique a d’abord été la mort d’une vision du monde. Les Soviétiques et leurs alliés voulaient construire une société solidaire où l’on mette le plus de choses possible en commun. Ils ont eu une bureaucratie titanesque et des dirigeants nécrosés.

 

Le Mur de Berlin n’a pas été abattu par des anti-communistes, mais par une coalition des Jeunesses communistes et des Églises luthériennes. Ils entendaient refonder l’idéal communiste débarrassé de la tutelle soviétique, de la police politique et de la bureaucratie. Ils ont été trahis par leurs élites qui, après avoir servi les intérêts des Soviétiques se sont engouffrés avec autant d’ardeur pour servir ceux des États-uniens. Les électeurs du Brexit les plus engagés cherchent d’abord à retrouver leur souveraineté nationale et à faire payer aux dirigeants ouest-européens l’arrogance dont ils ont fait preuve en imposant le Traité de Lisbonne après le rejet populaire de la Constitution européenne (2004-07). Ils pourraient eux aussi être déçus par ce qui va suivre.

 

Le Brexit marque la fin de la domination idéologique des États-Unis, celle de la démocratie au rabais des « Quatre libertés ». Dans son discours sur l’état de l’union de 1941, le président Roosevelt les avaient définies comme (1) la liberté de parole et d’expression, (2) la liberté de chacun d’honorer Dieu comme il l’entend, (3) la liberté du besoin, (4) la liberté de la peur [d’une agression étrangère]. Si les Anglais vont revenir à leurs traditions, les Européens continentaux vont retrouver les questionnements des révolutions française et russe sur la légitimité du pouvoir, et bouleverser leurs institutions au risque de voir resurgir le conflit franco-allemand.

 

Le Brexit marque aussi la fin de la domination militaro-économique US ; l’Otan et l’UE n’étant que les deux faces d’une seule et unique pièce, même si la construction de la Politique étrangère et de sécurité commune a été plus longue à mettre en œuvre que celle du libre-échange. Récemment, je rédigeais une note sur cette politique face à la Syrie. J’examinais tous les documents internes de l’UE, qu’ils soient publics ou non publiés, pour arriver à la conclusion qu’ils ont été rédigés sans aucune connaissance de la réalité de terrain, mais à partir des notes du ministère allemand des Affaires étrangères, lui-même reproduisant les instructions du département d’État US. J’avais eu il y a quelques années à effectuer la même démarche pour un autre État et j’étais arrivé à une conclusion similaire (sauf que dans cet autre cas, l’intermédiaire n’était pas le gouvernement allemand, mais le français).

 

Premières conséquences au sein de l’UE

Actuellement, des syndicats français rejettent le projet de loi sur le Travail qui a été rédigé par le gouvernement Valls sur la base d’un rapport de l’Union européenne, lui-même inspiré par les instructions du département d’État US. Si la mobilisation de la CGT a permis aux Français de découvrir le rôle de l’UE dans cette affaire, ils n’ont toujours pas saisi l’articulation UE-USA. Ils ont compris qu’en inversant les normes et en plaçant les accords d’entreprise au-dessus des accords de branche, le gouvernement remettait en réalité en cause la prééminence de la Loi sur le contrat, mais ils ignorent la stratégie de Joseph Korbel et de ses deux enfants, sa fille naturelle la démocrate Madeleine Albright et sa fille adoptive la républicaine Condoleezza Rice. Le professeur Korbel assurait que pour dominer le monde, il suffisait que Washington impose une réécriture des relations internationales dans des termes juridiques anglo-saxons. En effet, en plaçant le contrat au-dessus de la Loi le droit anglo-saxon privilégie sur le long terme les riches et les puissants par rapport aux pauvres et aux misérables.

 

Il est probable que les Français, les Hollandais, les Danois et d’autres encore tenteront de se détacher de l’UE. Ils devront pour cela affronter leur classe dirigeante. Si la durée de ce combat est imprévisible, son issue ne fait plus de doute. Quoi qu’il en soit, dans la période de bouleversement qui s’annonce, les ouvriers français seront difficilement manipulables, à la différence de leurs homologues anglais, aujourd’hui désorganisés.

 

Premières conséquences pour le Royaume-Uni

Le Premier ministre David Cameron a argué des vacances d’été pour remettre sa démission à octobre. Son successeur, en principe Boris Johnson, peut donc préparer le changement pour l’appliquer instantanément à son arrivée à Downing Street. Le Royaume-Uni n’attendra pas sa sortie définitive de l’UE pour mener sa propre politique. À commencer par se dissocier des sanctions prises à l’encontre de la Russie et de la Syrie.

 

Contrairement à ce qu’écrit la presse européenne, la City de Londres n’est pas directement concernée par le Brexit. Compte tenu de son statut particulier d’État indépendant placé sous l’autorité de la Couronne, elle n’a jamais fait partie de l’Union européenne. Certes, elle ne pourra plus abriter les sièges sociaux de certaines compagnies qui se replieront dans l’Union, mais au contraire elle pourra utiliser la souveraineté de Londres pour développer le marché du yuan. Déjà en avril, elle a obtenu les privilèges nécessaires en signant un accord avec la Banque centrale de Chine. En outre, elle devrait développer ses activités de paradis fiscal pour les Européens.

 

Si le Brexit va temporairement désorganiser l’économie britannique en attente de nouvelles règles, il est probable que le Royaume-Uni —ou tout au moins l’Angleterre— se réorganisera rapidement pour son plus grand profit. Reste à savoir si les concepteurs de ce tremblement de terre auront la sagesse d’en faire profiter leur peuple : le Brexit est un retour à la souveraineté nationale, il ne garantit pas la souveraineté populaire.

 

Le paysage international peut évoluer de manière très différente selon les réactions qui vont suivre. Même si cela devait tourner mal pour certains peuples, il vaut toujours mieux coller à la réalité comme le font les Britanniques plutôt que de persister dans un rêve jusqu’à ce qu’il se fracasse.

Thierry Meyssan

 

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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 09:57

L'antisionisme n'est pas de l'antiséitisme  Par Pr Chems Eddine CHITOUR

 

Israël construit patiemment des colonies pour créer progressivement des faits irréversibles sur le terrain

 

«Sionisme et judaïsme ne sont pas la même chose, mais deux idées différentes et sûrement contradictoires. La Terre d'Israël a besoin d'une immigration sélective: le sionisme n'est pas une oeuvre de bienfaisance. Nous avons besoin de juifs de «qualité supérieure». Cependant, je crois que l'antisémitisme, qui représente parmi les masses un courant puissant et inconscient, ne portera pas tort aux juifs. Je le tiens même pour un mouvement utile du point de vue de la formation du caractère des juifs. Il constitue l'éducation d'un groupe par les masses et conduira peut-être à son absorption. C'est à force de se durcir qu'on est éduqué.» «Les antisémites seront nos amis les plus dévoués et les pays antisémites nos alliés.» Théodore Herzl, cité par Hannah Arendt

 

Il est devenu difficile par les temps qui courent de nommer les choses par leur nom de peur de se prendre une «fetwa» des bien- pensants pour qui toute critique d'Israël c'est de l'antisémitisme et à ce titre beaucoup de pays européens en ont fait un délit passible d'amende, voire de prison avec au minimum pour ceux qui veulent avoir une visibilité, une extinction sociale. Comment alors nommer les choses sans s'attirer les foudres? Comment passer à travers les gouttes de pluie du conformisme ambiant qui veut qu'Israël c'est la modernité et la liberté et c'est le dernier rempart de l'Occident en terre orientale baignant dans le chaos. Les paroles de Theodor Herzl, fondateur de l'Etat juif en puissance, sont pour nous une révélation car on peut comprendre que le moteur de la politique israélienne a comme carburant l'antisémitisme des autres, cela rend les Israéliens plus forts tout en faisant condamner les contrevenants par la police de la pensée occidentale.

Qu'est-ce que l'antisémitisme?
Si l'on croit l'Encyclopédie Wikipédia: «L'antisémitisme (originellement: anti-sémitisme) est le nom donné de nos jours à la discrimination et à l'hostilité manifestées à l'encontre des juifs en tant que groupe ethnique, religieux ou racial.Il s'agit, d'une forme de racisme dirigée nominalement contre les peuples sémites, regroupés en tant que tels sur la base de critères linguistiques, mais ne visant en réalité que les juifs. Bien que certains historiens comme Jules Isaac insistent pour distinguer antijudaïsme et antisémitisme, le second terme est cependant le plus souvent utilisé aujourd'hui pour qualifier tous les actes d'hostilité antijuive que leurs fondements soient raciaux ou non. Le terme fut utilisé pour la première fois en 1860 par l'intellectuel juif Moritz Steinschneider dans l'expression «préjugés antisémites» («antisemitische Vorurteile»), afin de railler les idées d'Ernest Renan qui affuble les 'peuples sémites''. de tares culturelles et spirituelles» (1)


On voit que rien n'interdit de mettre sous le même vocable les autres ethnies sémites comme le sont les Arabes. Le glissement qui s'est opéré a permis de passer de l'aspect ethnique à l'aspect religieux et partant d'arriver à l'antijudaïsme excluant du même coup les Arabes. Pourtant, comme l'a si bien démontré Schlomo Sand dans son ouvrage: il n'y a pas de peuple juif, il y a une religion juive. Ce sont des sémites au même titre que les Palestiniens avec une ascendance cananéenne.

Qu'est-ce que le sionisme et l'antisionisme?
«Le mot 'sionisme'' apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mouvements différents dont l'élément commun est le projet de donner à l'ensemble des juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine. Le sionisme politique a atteint son but, la création d'un État juif en Palestine. Initialement, le sionisme d'essence laïque n'avait pas encore formalisé le projet d'un Etat aseptisé des Palestiniens spoliés en 1967 de leurs territoires et voire encore. Depuis, le leitmotiv du gouvernement actuel est de faire reconnaître un Etat strictement juif; de ce fait, les Arabes israéliens n'auront pas vocation à rester dans ce qui est appelé Israël.

Manuel Valls associe antisionisme et antisémitisme
Devant les quelque 800 personnes qui se pressaient lundi 7 mars dans un grand hôtel parisien, devant une dizaine de ministres et presque autant de candidats à la primaire de l'opposition, le président du Crif, a déclaré: «Nous vivons une vie retranchée. Nous avons le sentiment angoissant d'être devenus des citoyens de deuxième zone. Manuel Valls lui a répondu: «Oui, les juifs de France, trop souvent, ont peur, C'est une réalité et cette réalité, nous ne l'acceptons pas.» «La grille de lecture déformante et injuste» appliquée, selon lui, à Israël, pour faire de ce pays «le juif des nations, l'unique cible au monde d'un processus de délégitimation. Nous savons qu'il y a un antisémitisme ancien et un antisémitisme nouveau, Un antisémitisme d'extrême droite, mais aussi un antisémitisme d'extrême gauche. Il y a l'antisémitisme des beaux quartiers, il y a aussi l'antisémitisme dans les quartiers populaires d'une jeunesse radicalisée. Et puis (...), il y a l'antisionisme, c'est-à-dire tout simplement le synonyme de l'antisémitisme et de la haine d'Israël.» (2)

L'antisionisme n'est pas de l'antisémitisme
L'amalgame, écrit Eric Hazan, avec l'anti-sionisme c'est-à-dire le refus de la politique actuelle d'Israël de quitter les territoires occupés depuis 1967, n'est pas l'antisémitisme. Les Palestiniens qui sont eux aussi des Sémites ne peuvent pas être contre eux-mêmes. D'un côté il y a ceux qui défendent un Etat juif tout puissant; de l'autre, des partisans d'un Etat commun où juifs et Arabes vivraient en égaux. Entre les deux, la question de la souveraineté d'Israël. Mais sérieusement, qu'est-ce au juste que «l'antisionisme?». Il y a deux réponses possibles. La première, celle des dîners du Crif, repose sur deux assertions successives: l'Etat d'Israël parle au nom des juifs du monde entier; par conséquent, être «antisioniste», critiquer la politique israélienne, c'est dénigrer non seulement le gouvernement israélien, mais la population du pays et l'ensemble de tous les juifs - c'est de l'antisémitisme. Cette façon de voir occulte deux points essentiels: la grande majorité des juifs vit ailleurs qu'en Israël et parmi eux, nombreux sont ceux qui n'approuvent pas sa politique; d'autre part, critiquer un gouvernement ne signifie nullement que l'on accuse la population du pays. Non, condamner la politique coloniale d'Israël n'a rien à voir avec l'antisémitisme»(...). (3)


«La deuxième réponse poursuit Eric Hazan, à la question 'qu'est-ce que l'antisionisme?'' est d'ordre historique. Au début du XXe siècle, quand Theodor Herzl invitait les juifs d'Europe à partir pour la Palestine, beaucoup d'entre eux s'y opposaient, notamment les ouvriers révolutionnaires polonais du Bund. Ils étaient antisionistes, les seuls peut-être à avoir mérité ce terme qui n'a plus guère de sens aujourd'hui. Par la suite, dans l'entre-deux guerres, la présence juive en Palestine étant un fait accompli, plusieurs intellectuels juifs de grand renom comme Hannah Arendt, Martin Buber ou Gershom Scholem dirent et écrivirent que cette présence ne pouvait plus être remise en cause, mais qu'il fallait surtout éviter que s'établisse une souveraineté juive sur la Palestine. En octobre 1947, alors que le statut de la Palestine était encore en discussion à l'ONU, Arendt prit la parole devant la commission internationale et plaida en faveur d'une fédération, d'un Etat binational sur le territoire de la Palestine mandataire. Le boycott d'Israël est un moyen d'en finir avec cette souveraineté. Les accuser de vouloir la «destruction d'Israël», d'être des antisémites, c'est utiliser une fois de plus Auschwitz pour légitimer la politique coloniale du gouvernement israélien. Le boycott n'est pas une arme contre les juifs israéliens. Bien au contraire, il les aide à faire un jour partie intégrante de la région du monde où leurs aînés ont été autrefois conduits, à quitter leurs habits de colons pour devenir des égaux vivant enfin en paix dans un pays réconcilié.» (3)

La coexistence pacifique des juifs et des musulmans
Pourtant, on sait que les juifs ont toujours trouvé en terre musulmane la sécurité et la paix, notamment dans les périodes récurrentes des pogroms; ils n'eurent jamais la paix qu'ils trouvèrent en terre musulmane, notamment dans l'Espagne des Ommeyades. On sait que Maïmonide, le grand écrivain juif, a écrit son livre «Dalil al Ha'irine», «Le livre des égarés», en langue arabe. Mostefa Lacheraf parle de la bonne entente entre juifs et musulmans en Algérie: «Et puis, l'école officielle du village de Sidi Aïssa était une école dite indigène'' où il n'y avait pas un seul élève européen, mais une majorité d'élèves musulmans en même temps qu'une douzaine de petits israélites parlant l'arabe comme leur langue maternelle et fortement arabisés dans leurs genres de vie. Eux et leurs familles appartenaient à la communauté juive du Sud algérien et portaient cinq ou six noms parmi ceux de l'ancienne diaspora andalouse judaïque réfugiée au Maghreb entre les XIVe et XVIIe siècles. (...) Peut-être que la mode religieuse n'était pas, à l'époque, pour le «m'as-tu vu» et le côté spectaculaire de la simple pratique, de l'observance rituelle exagérée comme aujourd'hui. (...) il n'existait ni mosquée officielle ni église ni synagogue connue en tant que telle. Femmes juives et femmes musulmanes se rendaient visite pendant les fêtes religieuses et leurs familles partageaient parfois l'usage de la même cour dans la grande maison (...). Je me rappelle encore ce que chantaient quelques femmes israélites venues offrir à ma mère du pain azym de la Pâque juive en entonnant sur le pas de la porte, en partant, un air célèbre d'origine andalouse, le chant nostalgique de «l'Au revoir». Les relations entre les deux communautés allaient sans doute changer à l'avènement du sionisme agressif, militaire et colonial lors de la spoliation de la Palestine par le nouvel Etat d'Israël»(...). (4)

Intimidation d'Israël sur l'«antisémitisme»
Ilan Pappe israélien progressiste, professeur à l'université d'Exeter écrit: «Nous qui nous trouvons dans la zone de confort occidentale ne devons pas battre en retraite ou céder aux fausses accusations d'antisémitisme (...) Les jours à venir seront très éprouvants et nous devrons non seulement être patients mais aussi retourner à la tribune, sur les sites Web, à la radio et à la télévision pour expliquer de nouveau ce qui est évident pour bon nombre d'entre nous: le sionisme n'est pas le judaïsme et l'antisionisme n'est pas synonyme d'antisémitisme. Le sionisme n'a pas été le remède au pire épisode antisémite qu'a vécu l'Europe: l'Holocauste. Le sionisme n'a pas été la bonne réponse à cette atrocité. (...) Comment expliquer autrement que l'Europe n'ait rien fait alors que le régime nazi exterminait les juifs et qu'elle ait demandé pardon en soutenant un nouveau plan visant à se débarrasser des juifs en les envoyant coloniser la Palestine? Rien de surprenant à ce que cette logique absurde n'ait pas mis un terme à cet élan antisémite. Elle l'a plutôt entretenu.(...)» (5)

Non! antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes
Pour Rony Brauman, ancien président de «Médecins sans frontière» qui a tenu à répondre, à réagir après les propos de Valls (...) Intéressons-nous plutôt aux rapports entre sionisme et antisémitisme, en nous souvenant en premier lieu que la majorité des juifs du monde, et notamment les Français, furent opposés au sionisme jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et que même alors, la majorité des juifs d'Europe ne choisit pas la Palestine après la shoah. Pas plus que les juifs russes fuyant les pogroms à la fin du XIXe siècle, dont seul 1% se rendit en «Terre promise». (...)Que l'on puisse sans contradiction être prosioniste et antisémite devrait tomber sous le sens, puisqu'il s'agissait, dès l'origine, de débarrasser l'Europe de ses juifs, projet commun des uns et des autres avant que surgisse la folie hitlérienne Ce que notre Premier ministre semble ignorer. Estimer que la création d'Israël fut une décision funeste, y compris pour les juifs, relève de la liberté d'opinion, au même titre que l'opinion contraire. Les saisies de terres, destructions de maisons, emprisonnements administratifs, extensions de colonies, voilà ce qui nourrit aujourd'hui la critique d'Israël et de sa politique du fait accompli. Si le sionisme historique est pluriel, sa forme contemporaine est monocolore, largement sous le contrôle des colons.» (6)

L'antisémitisme: arme d'intimidation massive.
Bruno Guigue normalien, professeur parle d'arme d'intimidation massive, il écrit:
«Dans un monde où le ressassement médiatique tient lieu de preuve irréfutable, certains mots sont des mots-valises, des signifiants interchangeables dont l'usage codifié à l'avance est propice à toutes les manipulations. (...) Depuis soixante-dix ans, tout se passe comme si l'invisible remords de l'holocauste garantissait à l'entreprise sioniste une impunité absolue. (...) En applaudissant à la création de l'État juif, l'Europe se lavait de ses fautes. Simultanément, elle offrait au sionisme l'opportunité d'achever la conquête de la Palestine. Ce rachat par procuration de la conscience européenne, Israël s'y prêta doublement. (...) On a beau rappeler que la Palestine n'est pas la propriété d'une ethnie ou d'une confession, que la résistance palestinienne n'a aucune connotation raciale, que le refus du sionisme est fondé sur le droit des peuples à l'autodétermination, (...) L'assimilation frauduleuse de l'antisémitisme et de l'antisionisme, il est vrai, procure deux avantages symboliques. Le premier est à usage interne. Cette assimilation limite drastiquement la liberté d'expression, Elle vise alors à disqualifier l'opposition politique et militaire à l'occupation sioniste. Cible privilégiée de cet amalgame, la résistance arabe se voit renvoyée à la haine supposée ancestrale qu'éprouveraient les musulmans pour les juifs. (...) Terroriste parce qu'antisioniste, antisioniste parce qu'antisémite, la résistance arabe cumulerait donc les infamies.»(7)

Même à l'intérieur d'Israël des voix dissonantes
Enfin, à l'intérieur du premier cercle du pouvoir, des voies dénoncent les dérives actuelles. D'abord, celle du général Golan en activité qui déclare: «Si quelque chose m'inquiète par rapport à la Shoah, c'est de reconnaître qu'il existe parmi nous aujourd'hui en 2016 des signes des mêmes processus nauséabonds qui existaient en Europe en général, et plus particulièrement en Allemagne, il y a 70, 80, 90 ans.» (8) «De même, lors de la Conférence annuelle sur la sécurité d'Israël du 14 juin à Herzliya, l'ancien Premier ministre Ehud Barak, a mis en garde contre une politique qui conduit Israël à sa perte, il a détaillé le plan secret de son successeur: Israël prévoit de contrôler pour toujours les territoires conquis en 1967. Israël n'est pas intéressé par la solution à deux États, et s'oppose à la création d'un État palestinien à sa frontière. Israël attend que le reste du monde s'adapte et accepte cette réalité. Israël accepte l'autonomie pour les Palestiniens, mais pas le droit à un État. Israël construit patiemment des colonies pour créer progressivement des faits irréversibles sur le terrain. Ce programme, s'il est appliqué, conduira inévitablement Israël à devenir «un État d'apartheid». (9)

1. Antisémitisme: Encyclopédie Wikipédia
2.http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/03/08/au-diner-du-crif-m-valls- assimile-antisionisme-et antisemitisme_4878208_1653130.html#c147rBSvVRlCzwGF.99
3.Eric Hazan http://www.liberation.fr/debats/2016/05/04/le-boycott-d-israel-n-est-pas-de-l-antisemitisme_1450552
4. Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux, éditions Casbah, pages 19 à 30 (1998)
5.http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/ne-c-dons-pas-maintenant-l-intimidation-d-isra-l-sur-l-antis-mitisme-1094036627#sthash.etMpHzVd.dpuf
6.http://www.alterecoplus.fr/chronique/rony-brauman/non-antisionisme-et-antisemitisme-ne-sont-pas-synonymes-201603290924-00003210.html
7.Bruno Guigue http://arretsurinfo.ch/lantisemitisme-arme-dintimidation-massive-par-bruno-guigue/
8.Jean Shaoul https://www.wsws.org/fr/articles/2016/mai2016/isra-m14.shtml
9.http://www.voltairenet.org/article192386.html

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 17:05

Source Afrique Asie : michel  raimbaud les Etats  unis et le chaos

 

Par : Majed Nehmé, Augusta Conchiglia et Hassen Zenati

 

Ancien ambassadeur français en Mauritanie, au Soudan et au Zimbabwe, l’écrivain Michel Raimbaud* vient de publier « Tempête sur le Grand Moyen-Orient », un ouvrage qui s’annonce déjà comme un classique de la géopolitique moyen-orientale et eurasienne. Il revient sur ce projet élaboré par les néoconservateurs américains qui a non seulement déstabilisé le monde arabo-musulman, reconfiguré les relations internationales, mais fait désormais des vagues jusqu’en Europe, avec la violence qu’on connaît.

 

Vous avez placé en épigraphe de votre livre cette citation de Voltaire : « Pour savoir qui vous dirige vraiment, il suffit de regarder ceux que vous ne pouvez pas critiquer. » De qui parlez-vous ?


Il suffit de voir autour de soi. La maxime s’applique à ce qu’on appelle le « pouvoir profond »… On ne peut pas critiquer certaines catégories de personnes et les sujets qui vont avec, dont ceux que je traite dans ce livre. Ce sont ces sujets sensibles.

 

Vous dites que l’expression « printemps arabe » n’est pas un concept arabe, mais occidental. Le nouveau président tunisien l’a confirmé. Est-ce cela qui explique ce qui s’est passé dans le monde arabe ?
Tout à fait. La naissance de ce concept est le fait d’intellectuels et de journalistes français. Il se réfère aux printemps démocratiques, celui de 1848 qui a tenté de bousculer les vieilles monarchies européennes vermoulues, le printemps de Prague en 1968, Mai-68 en France… Cette assimilation historique est un peu hâtive. Sans compter qu’en Tunisie, le printemps du jasmin, c’était en hiver !

 

Vous n’avez pas de mots assez durs pour évoquer le printemps arabe : « Une appellation plutôt usurpée pour une saison sinistre n’ayant guère d’arabe, à part le nom, qu’une vague façade en carton-pâte derrière laquelle se tapissent un fanatisme islamiste de la pire espèce, des pompes à finances wahhabites inépuisables », etc. Et j’en passe…
Je le pense depuis le début. Tous les pays arabes ont été touchés sauf les monarchies. Le Bahreïn est une exception à cause de sa « minorité » chiite qui constitue plus de 70 % de la population. Au Yémen, on a découvert à l’occasion de la guerre civile qu’il existe une minorité chiite, les zaydites, représentant 40 % de la population. Il y a des chiites cachés en Turquie, il en existe aussi au Pakistan, entre 20 % et 25 % de la population.

 

Qu’entendez-vous par un Grand Moyen-Orient situé entre l’empire atlantique et l’Eurasie ? Peut-on encore parler, à propos de l’Otan, d’un empire ? Quant à l’Eurasie, elle est encore embryonnaire. N’est-ce pas une anticipation ?
Oui c’est une anticipation. L’expression du Grand Moyen-Orient elle-même est de George Bush. Ce n’est plus un Moyen-Orient dans la mesure où il va de la Méditerranée à la Chine centrale. L’Eurasie est en gestation, certes, mais le changement se produit sous nos yeux. Les Brics sont en formation, surtout son noyau euro-asiatique. Cet ensemble a de l’avenir.

 

Mais le Grand Moyen-Orient n’est-il pas une vue de l’esprit ? On a l’impression, plutôt, d’un monde éclaté…
C’est le monde arabo-musulman d’aujourd’hui qui est éclaté. L’expression Grand Moyen-Orient est concise et couvre une vaste région. L’empire Atlantique se place face au bloc euro-asiatique. Ces blocs existent déjà et le deuxième est en voie d’organisation.

 

Comment expliquer que le mal nommé « printemps » ait pu réveiller la guerre froide ? Et que la Russie et la Chine se soient liguées pour contrer ce projet ?
Cette opposition russo-chinoise est une grande première. Jusqu’en 1991, le monde est bipolaire avec, entre les deux blocs, une Chine qui trouble un peu le jeu. Au milieu se trouvent les pays non-alignés, terre de mission pour les deux camps. En 1991, à la chute de l’URSS, on a cru en l’avènement du monde multipolaire. Ce n’était pas vrai : ce que l’on a vu, c’est l’avènement du monde unipolaire, le monde américain. L’Occident va alors pouvoir gouverner au nom de la « communauté internationale », sans opposition, pendant vingt ans, jusqu’en 2011. Puis il va s’évanouir avec les crises de la Libye et de la Syrie. Tout capote avec ces pays, et nulle part ailleurs.
Avant, les Russes et les Chinois étaient tétanisés, ils étaient dans une période d’attente, hésitaient entre coopération et confrontation. Les deux pays s’abstenaient sur le Darfour, ou sur d’autres résolutions de ce type. La Chine était surtout occupée à assurer son développement et à devenir la deuxième puissance mondiale. Puis, peu à peu, Poutine réalise qu’il n’y a pas de coopération possible. Le coup d’arrêt à ses hésitations, c’est la guerre de Géorgie. L’Occident va trop loin, surtout avec le bouclier antimissiles.
La Chine va se joindre à la Russie lors de la guerre de Libye, le vrai point de rupture. Auparavant, les deux pays avaient été mis en condition pour accepter la résolution 1973, avec l’idée qu’il fallait protéger la population civile. C’est la mise en œuvre de cette résolution qui a fait déborder le vase. Ils se sont rendu compte qu’ils avaient été bernés, et qu’ils avaient fait une erreur en s’abstenant.
Les bombardements commencent le lendemain de l’adoption de la résolution des Nations unies. L’Otan, qui n’y était mentionnée nulle part, entre en guerre, bombarde tout, démolit tout. En toute illégalité. Si on regarde le chapitre 7 de la charte des Nations unies, on constate que toutes les dispositions qui encadrent les interventions ont été violées. Y compris celles au prétexte humanitaire. Pour la Chine et la Russie, il n’y aura plus jamais de résolutions à la libyenne. Elles s’opposent six mois plus tard à la résolution sur la Syrie, apposant quatre fois leur veto. Je ne comprends pas que les Occidentaux n’aient pas compris que la Russie et la Chine ne rejoindraient plus jamais la fameuse communauté internationale pour ce genre d’aventures.

 

La Syrie est donc fondatrice de la nouvelle donne internationale…
C’est l’épicentre d’un conflit global qui dure depuis quatre ans. Si le gouvernement légal de la Syrie était tombé comme les autres auparavant, ou si le régime avait été renversé comme celui de Kadhafi, il y aurait eu d’autres printemps arabes. Mais la Syrie en a été le coup d’arrêt. Les Russes ne voulaient pas tant soutenir la Syrie, mais ils y ont trouvé un partenaire, un point d’ancrage solide. Avant l’Ukraine… Ils ont cultivé l’alliance et rameuté les Bric autour d’eux, à commencer par la Chine. Quatre vetos sur la Syrie : la Chine garde un profil discret, mais ferme. Impressionnant. Au summum de la crise sur les armes chimiques en Syrie, en 2013, il y avait certes les gesticulations russes et américaines, mais il y avait aussi des navires de guerre chinois au large des côtes syriennes. C’est une première et cela devrait faire réfléchir les Occidentaux.

 

Pourquoi l’Occident séculier soutient-il des mouvements islamistes qu’il combat chez lui ?
Par absence de logique. À ce propos, il faut distinguer les États-Unis et ses alliés au Conseil de sécurité, qui ont des traditions de grandes puissances, et les alliés privilégiés des États-Unis, mais qui n’ont pas les mêmes motivations. Globalement, les Américains sont ceux qui commandent et ont mis en œuvre une stratégie du chaos. Ils ont continué à soutenir les gens d’Al-Qaïda, dont ils sont les créateurs avec l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Puis, quand ils n’en ont plus eu besoin, ils les ont laissé tomber en leur disant « débrouillez-vous ». Mais toute cette affaire s’est retournée contre eux avec les attentats du 11-Septembre.
Les mouvements terroristes internationaux, comme ceux qui sévissent en Syrie et ailleurs dans le Moyen-Orient ou le monde musulman, sont des héritiers d’Al-Qaïda. Les États-Unis n’ont pas de raison de ne pas s’en servir, tout en sachant que ce n’est pas leur modèle social. Ils les utilisent puis, quand ils ne s’en servent plus, ils les bombardent.
Je ne crois pas que les États-Unis aient une sympathie particulière pour les mouvements islamistes, ni pour les Arabes d’ailleurs – cela se saurait. Mais ils peuvent s’accommoder de tout. Leurs meilleurs alliés sont des gouvernements islamistes. Ils ont du mal à trouver des alliés progressistes : ils n’en ont jamais eu dans l’Histoire.

 

Vous étiez en poste en Arabie Saoudite, où l’on vient d’assister à une scène de succession moyenâgeuse. Tous les chefs d’État occidentaux s’y sont rués pour prêter allégeance au nouveau roi d’Arabie. Qu’est-ce qui les fait vraiment courir, à part le brut ?
Le pétrole et les intérêts d’Israël. Dans tout le monde arabe, il existe un terreau favorable à la contestation, mais on n’a pas le droit d’y intervenir et de bombarder sous prétexte que les peuples sont menacés par des tyrans. D’autant qu’on se rend compte que ce type d’opération est menée pour changer le régime ou détruire le pays. Il est plus facile d’exploiter le pétrole avec des pays fragilisés.
Le pétrole détourné d’Irak et de Syrie va notamment vers Israël, sans besoin d’oléoducs. Vendu en contrebande à 15 dollars le baril lorsque celui-ci était à 120 dollars, ce pétrole a rapporté des revenus conséquents : 5 milliards de dollars. Des sommes qu’on ne transporte pas dans des matelas ! Il faut des banques, des complices pour les mettre sur le marché. Les circuits parallèles fonctionnent.

 

Des documents secrets du Pentagone à propos de la Libye viennent de donner une autre explication à cette guerre. Hillary Clinton, conseillée par les Frères musulmans, aurait caché à Obama que Kadhafi était en négociation avec le Pentagone pour passer la main, et que l’histoire du génocide menaçant les habitants de Benghazi était inventée de toutes pièces. L’Occident joue-t-il contre son propre camp ?
Il existe tellement de machinations qu’on finit par se prendre les pieds dans le tapis. Il y a toujours des histoires des services spéciaux, etc. Les renseignements sont pipés. Les services jouent un grand rôle là-dedans. Cela dit, Hillary Clinton n’est pas la finesse même sur la Libye, la façon dont elle rit à l’annonce de la mort de Kadhafi le prouve. Un ambassadeur américain a été tué de la même façon que lui pourtant.

 

Pourquoi la Syrie a-t-elle été jusqu’ici l’exception, et comment analyser l’émergence de l’État islamique ?
J’espère que la Syrie restera l’exception, du moins dans ce contexte-là. L’affaire est loin d’être terminée, mais il y a plusieurs raisons. Bachar al-Assad, quoi qu’on en dise, a une légitimité, il est populaire chez la majorité de ceux qui vivent en Syrie. Quels que soient les défauts de son régime, il est perçu dans le contexte actuel comme un rempart contre le démantèlement du pays. Il a des alliés chiites comme le Hezbollah, l’Iran, certainement une vieille alliance qui date du temps du shah. Il a un véritable partenariat avec la Russie : la Russie défend la Syrie, mais la Syrie défend aussi la Russie. Si la Syrie devait subir le sort des autres pays, la Russie le sentirait passer. Et son prestige international s’en ressentirait.

Quel est le jeu d’Israël ? Vous étiez ambassadeur au Soudan. Quel regard jetez-vous sur ce pays éclaté ?
Israël est derrière toutes les crises du monde arabe, toujours à l’affût. La sécession du Sud-Soudan est un triomphe de la diplomatie américaine et de la diplomatie israélienne. Il fallait transformer le Sud-Soudan en base israélienne, pour le complot contre ce qui reste du Soudan. Ils veulent affaiblissement de ce pays non pas parce qu’ils sont islamistes, mais parce qu’ils ont soutenu Saddam. Ils ne veulent pas la peau de Tourabi ou Al-Bachir, ils veulent couper le Soudan en morceaux. Ils ont réussi, et cela continue avec le Darfour.

 

Mais le nouvel État, le Soudan du Sud, n’est pas brillant…
Mais lequel des régimes nés des « printemps arabe » est-il brillant ? L’industrie de production de la démocratie américaine au nouveau Grand Moyen-Orient est un trompe-l’œil qui vient des années 1980-1990. Cela n’a rien à voir avec la démocratie et les droits de l’homme : cette stratégie sert à casser le monde arabo-musulman, comme cela est attesté dans de nombreux documents. Car les Américains font ce qu’ils disent, et disent ce qu’ils font.
Il y a un plan, ce n’est pas de la conspiration. Quels que soient les avatars pour soutenir tel ou tel camp, les options restent ouvertes. Au Bahreïn par exemple, ils soutiennent à la fois la rébellion, ce qui leur permet de dire qu’ils défendent les droits de l’homme et la démocratie, et la monarchie pro-saoudite sunnite. Et ils sont gagnants de toute façon. Ils ont fait la même chose au Yémen, et en Égypte, même chose : d’abord Moubarak, puis les islamistes, puis Morsi et maintenant Sissi. Ce n’est pas logique, c’est la logique du chaos. Et elle est bel et bien là.

Comment expliquer que le savoir-faire français sur le Moyen-Orient s’avère inopérant ? Il y avait une certaine politique arabe de la France qui est aujourd’hui introuvable. La diplomatie française est-elle victime de myopie ou d’une certaine posture idéologique ?


De Gaulle était un grand homme je pense. Il avait bien une politique arabe exemplaire, il a renversé le cours des relations franco-arabes après l’indépendance de l’Algérie et réussi à changer d’alliance après la guerre des Six-Jours. Après les néfastes conséquences de l’expédition de Suez, c’était un exploit. Une politique arabe a persisté dans une espèce de consensus politique en France. Puis, après le coup d’honneur sur l’Irak, en 2003, la France a commencé à rentrer dans le bercail occidental. Fini la récréation. Le bilan est désastreux.
Elle a pourtant un savoir-faire et avait une grande tradition diplomatique. C’est un grand pays, pas dans le sens d’un pays braillard qui manigance à tout prix… Un grand pays au sens positif du terme. Son retrait peut peut-être changer, mais je ne vois pas venir le changement maintenant.

 

Hollande continue de dire que l’État islamique et le régime de Bachar, c’est blanc bonnet et bonnet blanc, deux ennemis à combattre…
Depuis quatre ans, on continue de dire le pire sur Bachar, qu’il va tomber d’une minute à l’autre… En réalité, ce sont les Américains qui peuvent changer d’avis et sont en train de le faire.
Les alliés privilégiés de la France sont le Qatar, la Turquie et l’Arabie Saoudite. On a vu défiler les six monarques du Golfe à Paris, nos alliés. On soutient à la fois les terroristes modérés et les djihadistes démocratiques. C’est une position difficilement tenable, de la haute acrobatie. Les Américains, eux ne l’ont pas fait en même temps : d’abord alliés d’Al-Qaïda, puis leurs ennemis. Ils changent d’avis sans se gêner.

Fabius a dit qu’Al-Nosra, classée par les Américains comme organisation terroriste, fait du bon boulot en Syrie…
Tous les éléments spécialisés de la diplomatie française ont été dispersés ; les spécialistes de l’Orient, les arabisants ont été envoyés en Afrique du Sud ou ailleurs, avec la volonté de les remplacer par des technocrates. Résultat, les nouveaux diplomates n’ont pas la même carrure, produisent des rapports nuls, n’ont pas d’analyse sérieuse…

 

Les ambassadeurs français en Syrie et en Libye avaient pourtant alerté le gouvernement en le mettant en garde contre tout aventurisme.
Oui, mais celui de Syrie s’est ensuite fait taper sur les doigts et a fini par accepter de s’aligner sur la politique officielle.

 

Pensez-vous qu’on peut revenir à la diplomatie de l’après-Suez ? L’Occident est-il en train de comprendre ses erreurs et de changer ?
Le retour de De Gaulle au pouvoir a brisé un consensus, quand le gouvernement tripartite français, qui a duré douze ans, faisait que la France ne bougeait pas le petit doigt sans en référer à Washington. Cela inclut la période de Suez. Le plan Marshall avait un coût pour l’indépendance nationale française. Et l’Union européenne – conçue par les Américains plus que par les Européens eux-mêmes – a contribué à peser en ce sens. Toute l’histoire de l’atlantisme, l’idée de faire de l’Otan l’armée de l’Europe, n’est pas la conception française de l’Europe.

 

L’État islamique est-il une création indirecte de l’Occident ?
Il est le résultat de l’invasion américaine de l’Irak. On peut dire cela à tous les coups. Les Américains ont cassé toutes les institutions irakiennes (armée, police, gouvernement, parti baath, etc.) et facilité la prise de pouvoir par les chiites et des Kurdes au détriment des sunnites. Quand les officiers baathistes ont été mis en prison où séjournaient déjà les islamistes, les deux groupes ont fait connaissance. La prison a été le centre d’étude et de fusion entre des gens qui ne se seraient pas rencontrés autrement – comme cela arrive ailleurs.

 

L’État islamique aurait profité de la zone d’exclusion aérienne imposée depuis 1991. C’est là que Zarkawi et ses hommes se seraient développés.
En effet, c’est là qu’ils se sont développés. Il n’y avait plus d’État irakien et la porte était ouverte à toutes les aventures. Ce qui a favorisé les événements de juin 2013 ? Une conjonction d’islamistes et d’officiers du Baath irakien, désireux de revanche, pourchassés tous deux par les Américains. Ils ont décidé d’unir leur destin pour des objectifs différents. Peut-être pas pour le long terme.

 

L’Occident semble préférer le chaos aux États souverainistes…

C’est ce qui apparaît. Le chaos, c’est le but des néoconservateurs qui ont une vieille théorie : il fallait maîtriser toute la zone qui ceinturait le monde communiste soviétique et chinois, et d’autre part sécuriser les intérêts occidentaux. Les Américains se sont aperçus que cette zone était entièrement constituée de pays musulmans. C’est la ceinture verte musulmane, ce qui est devenu le Grand Moyen-Orient de Bush, gonflé au fil des pulsions américaines. Il y avait deux catégories de pays dans cette zone : les États forts, comme l’Iran du shah, ou la Turquie entrée dans l’Otan, peut être aussi l’Irak, des régimes amis de l’Occident. Et les autres qu’il fallait affaiblir, où il fallait provoquer des changements de régime, renverser les pouvoirs en place.
Puis des États ont viré de bord, comme l’Iran avec la révolution islamique. Quand la configuration est défavorable, on essaie de changer le régime, et si on n’y arrive pas, on casse l’État – en particulier les armées du monde arabe –, on ruine le pays. Cette stratégie figure dans beaucoup de documents américains ou israéliens. Ça s’est produit avec les armées égyptienne, irakienne, syrienne et sans doute algérienne.

 

Mais le chaos est contagieux et peut toucher les monarchies du Golfe. Celles-ci seraient-elles les grandes perdantes face à l’axe chiite ?
Dans l’esprit de certains dirigeants américains, c’est ce qui va arriver. Un ancien directeur de la CIA a dit qu’il fallait s’occuper des pays comme la Syrie et l’Égypte, déstabiliser huit pays… L’idée, c’est de leur « préparer » un islam qui leur convienne et d’aider les musulmans à accéder au pouvoir. Quand ces pays auront bien été déstabilisés, alors on pourra s’occuper de l’Arabie Saoudite. Le pacte de Quincy signé en 1945 a été renouvelé en 2005 pour soixante ans, mais il ne durera pas.
Les États-Unis n’ont pas aidé le shah à se maintenir au pouvoir. Il n’était plus fréquentable, il a été renversé. Résultat, l’ayatollah Khomeiny a aussitôt pris le pouvoir, et l’Iran est devenu un des ennemis publics numéro un de l’Amérique. Jusqu’en 1979, ce pays était pourtant l’allié stratégique, y compris l’allié nucléaire. Il existait une vraie coopération entre l’Iran et les États-Unis dans ce domaine, avec un traité, des laboratoires, etc.
La question nucléaire a été mise à l’ordre du jour en 2002. Après que l’Iran eut le temps de s’occuper de l’Irak… Avant on n’en parlait pas. Puis les Européens, avec des Américains qui en arrière-plan soutenaient la démarche, se sont benoîtement rappelés du traité de non-prolifération…

 

On est au cœur d’une nouvelle guerre froide avec l’Ukraine. Jusqu’où ce conflit va-t-il reconfigurer le nouvel ordre mondial en gestation ? Quels sont les effets sur le Grand Moyen-Orient ?
En France, on fait rarement un lien entre les différents problèmes, on a tendance à les saucissonner. Cela empêche une compréhension de la situation. J’ai peu entendu les gens établir un rapport entre la crise syrienne et la crise ukrainienne. Pourtant, il est évident. Il n’y aurait pas eu de relance de la crise ukrainienne s’il n’y avait pas eu la crise syrienne. Autrement dit, si la Russie avait laissé tomber Bachar, il n’y aurait pas eu une crise ukrainienne à ce niveau de gravité. On s’en serait accommodés. On a fait la surenchère surtout pour enquiquiner la Russie.

 

Sans la crise ukrainienne, les Brics auraient-ils pris la même importance sur la scène internationale ?
Sans la crise syrienne il faut dire. Car la crise ukrainienne est un développement de la guerre en Syrie. La guerre d’Ukraine s’inscrit dans le grand mouvement qui a déclenché les printemps arabes. En même temps qu’on essaie de contrôler des pays arabes musulmans et d’étendre petit à petit la zone de crise, on tente de casser ce qu’était l’URSS, réduite à la Russie. On veut contrôler la zone d’influence russe et la réduire au strict minimum. La Yougoslavie, en tant que pays communiste indépendant, était la partie la plus exposée ; elle sera dépecée.
Pour permettre l’intégration de toute l’Allemagne réunifiée dans l’Otan, le chancelier Kohl et Bush avaient promis à Gorbatchev que l’élargissement de l’Otan s’arrêtait là. Gorbatchev a reconnu avoir été berné. Cela a sonné la fin de la stabilité internationale. Le pacte de Varsovie a vécu, d’anciens États adhèrent à l’Union européenne et passent à l’Otan. Avec l’entrée des pays baltes dans cette organisation, la Russie est encerclée. Mais c’est la Géorgie qui a été la ligne rouge, puis l’Ukraine. La Géorgie a été le symbole du tournant de Poutine, qui avait au début décidé de collaborer avec les Occidentaux.

 

Les États-Unis admettent avoir contribué au renversement du régime de Kiev…
Les Européens ne sont pas très exigeants sur la légalité internationale. Peu avant que Ianoukovitch ne parte, la France, l’Allemagne, la Pologne… accouraient à Kiev pour signer un accord sur des élections anticipées entre le gouvernement, l’opposition et la Russie. Puis il y a le coup d’État et personne n’a protesté.
Il y a eu une révolution Orange en 2004-2005 en Ukraine, avant la Géorgie, puis les printemps arabes sont arrivés. C’est le rêve américain qui s’est réalisé. Mais après la crise syrienne, Obama a été vexé : on lui avait évité une guerre inutile et dangereuse, chef-d’œuvre diplomatique des Russes, et il était mis en embarras. Le président américain avait une revanche à prendre. En 2013, quand il a vu que la Russie avançait trop, notamment en Syrie, il s’en est pris à l’Ukraine. À partir de ce moment, fini la concertation entre les États-Unis et la Russie sur la Syrie. Washington n’a plus laissé Moscou tenter de régler le problème.

 

Sauf dernièrement
La Russie est revenue au premier plan. Même si je doute que les 100 000 assistants ou coopérants russes présents au début de la guerre en Syrie y soient tous encore. En fait Obama, n’est pas si va-t-en-guerre que cela. Il voudrait une solution d’un autre type, car ce qui se passe en parallèle de la guerre d’Ukraine est dangereux. Du temps des menaces de frappes américaines sur la Syrie, des armes chimiques, Obama a été menacé par une procédure d’impeachment. Sans compter les incertitudes sur les frappes américaines : lors d’un tir américain de deux missiles sur les côtes syriennes, par exemple, l’antiaérienne syrienne a réagi, l’un des missiles a été détruit et l’autre détourné. Et puis la guerre est impopulaire aux États-Unis. Cela dit, l’Ukraine est un chef-d’œuvre d’intox. On vole et on crie au voleur.

 

L’avenir du projet du Grand Moyen-Orient ?
Le projet démocratique certainement, même si, à mon avis, il n’y aura pas de démocratie ni printemps arabes. Le projet de domination reste, même s’il ne va pas forcément se réaliser. L’enjeu est toujours là pour les Américains. La ceinture verte est toujours utile pour encercler le postcommunisme. Même si la Chine est un régime aménagé, il est prudent de le « contenir » en quelque sorte. Les Occidentaux parlent toujours d’une opposition modérée en Syrie, je ne sais pas où ils la voient, mais c’est leur discours. Ils arment une opposition qui est en fait celle des djihadistes… L’alliance qui s’est forgée progressivement entre la Turquie, l’Arabie Saoudite et les Occidentaux, notamment États-Unis, France, Angleterre, alliance de circonstance s’il en est, résiste encore.

 

La Syrie peut-elle reprendre son autorité sur l’ensemble du territoire ?
Si on la laisse faire, je pense que oui. Le discours sur la démocratie est de moins en moins crédible. On n’a pas à intervenir dans les pays, même pas en Arabie Saoudite qui doit évoluer toute seule.

 

Le problème est que l’Arabie Saoudite exporte son idéologie, qu’elle en a une vision universaliste…
Elle exporte son idéologie pour éviter d’être attaquée à son tour. Mais celui qui a une vision universaliste, c’est Erdogan. Les projets qu’il concoctait avant le printemps arabe étaient différents. Il était proche de la Syrie et de la Libye. Maintenant, il est le soutien des Frères musulmans. Il reçoit les visiteurs étrangers dans le palais du Sultan avec une garde d’honneur de vingt-huit soldats représentant les vingt-huit provinces ottomanes. Ce gouvernement islamiste est nostalgique.

* Auteur de Tempête sur le Grand Moyen-Orient qui vient de paraître, (Éd. Ellipses, 576 p.,24 euros).

 

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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 13:48
Poutine est poussé à abandonner son approche conciliante envers l’Occident et à se préparer à la guerre.
Par Alastair Crooke

samedi 28 mai 2016, repris sur  Comité Valmy

 

Quelque chose d’important s’est  passé au cours des derniers jours d’avril, mais il semble que la seule personne à l’avoir remarqué soit Stephen Cohen, professeur émérite d’études russes à l’Université de New York et à l’Université de Princeton.

Dans une interview enregistrée, Cohen fait remarquer qu’une partie de la direction russe montre des signes d’agitation face à certaines décisions du président Vladimir Poutine. Nous ne parlons pas des manifestants de rue. Nous ne parlons pas de coups d’État contre Poutine – sa popularité reste au-dessus de 80 % et il n’est pas sur le point d’être destitué. Mais nous parlons de pressions sérieuses exercées sur le président, pour qu’il descende de la corde d’équilibriste qu’il a prudemment arpentée jusqu’à présent

 

Poutine porte, à une extrémité de son balancier, les diverses élites orientées vers l’Occident et le Consensus de Washington et, à l’autre extrémité, les personnes inquiètes du fait que la Russie doit faire face à la fois à une véritable menace militaire de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et à une guerre hybride géo-financière. Poutine est poussé à pencher de ce côté du balancier, et à retirer des mains des occidentalistes, le pouvoir économique qu’ils détiennent toujours étroitement.

 

En bref, la question qui chiffonne le Kremlin est de savoir si la Russie est suffisamment prête à contrer les efforts des Occidentaux, pour qu’elle ne gêne ou ne menace pas l’hégémonie américaine. La Russie peut elle soutenir une agression géo-financière, si celle-ci devait être lancée ? Une telle menace est-elle réelle ou simplement une posture occidentale pour impressionner ?

 

L’important vient du fait que si ces événements sont mal interprétés en Occident, qui a déjà tendance à voir tout acte défensif russe comme offensif et agressif, les conditions sont prêtes pour l’escalade. Nous avons déjà eu une première guerre pour repousser l’OTAN en Géorgie. La seconde guerre est en cours en Ukraine. Quelles pourraient être les conséquences d’une troisième guerre ?

 

À la mi-avril, le général Alexandre Bastrykine, le chef du Comité d’enquête de la Russie (une sorte de super procureur général, comme Cohen le décrit), a écrit que la Russie – malgré son rôle en Syrie – est militairement mal préparée à faire face à une nouvelle guerre, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, et qu’en plus, l’économie est dans une mauvaise passe. La Russie est également mal préparée à résister à une guerre géo-financière. Il a poursuivi en disant que l’Occident se préparait à une guerre contre la Russie, et que les dirigeants russes ne semblent pas être au courant ou alertés du danger auquel le pays est confronté.

 

Bastrykine ne dit pas expressément que Poutine est à blâmer, même si le contexte rend clair que c’est ce qu’il veut dire. Mais quelques jours plus tard, explique Cohen, l’article a suscité une discussion plus approfondie entre ceux qui approuvent Bastrykine et vont mentionner Poutine par son nom. Puis, Cohen note, un général russe à la retraite est entré dans la mêlée pour confirmer que l’Occident se prépare en effet à la guerre – il a souligné les déploiements de l’OTAN dans les pays baltes, la mer Noire et la Pologne, entre autres – et relevé à nouveau l’impréparation militaire de la Russie pour faire face à cette menace. « C’est un acte d’accusation grave contre Poutine, dit Cohen au sujet des révélations de cette analyse. Et c’est maintenant fait devant tout le monde »

 

Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Depuis quelque temps, il y a des indications montrant qu’une faction clé au sein du Kremlin, qu’on pourrait très librement appeler nationaliste, est devenue profondément déçue par la tolérance de Poutine envers le Consensus de Washington et ses partisans à la Banque centrale de Russie et à d’autres postes économiques importants. Les nationalistes demandent qu’ils en soient évincés, avec le Premier ministre Dimitri Medvedev, perçu comme favorable à l’Occident. Poutine peut être très populaire, mais le gouvernement de Medvedev ne l’est pas. La politique économique du gouvernement est critiquée. La faction adverse veut voir une mobilisation immédiate de l’armée et de l’économie pour la guerre, conventionnelle ou hybride. Ils ne veulent pas évincer Poutine ; ils veulent seulement le pousser à manier le couteau – et à couper en profondeur.

 

Que veut cette faction en dehors du fait que la Russie doit se préparer la guerre ? Ils veulent une ligne plus dure en Ukraine et demandent à Poutine de refuser les pièges tendus par le secrétaire d’État américain John Kerry en Syrie. Car Kerry est encore en train de pousser au retrait d’Assad et continue de faire pression pour un soutien supplémentaire des États-Unis à l’opposition. Le gouvernement américain continue aussi à vouloir trouver des modérés chez les djihadistes. Le point de vue des nationalistes est que l’Amérique n’est pas sincère dans sa coopération avec la Russie pour un règlement du conflit et a surtout comme objectif de piéger Poutine en Syrie. Peut-être est ce exact, comme Gareth Porter et Elijah Magnier l’ont décrit.

 

Ce que cela signifie à un niveau fondamental, est que Poutine est poussé à prendre parti pour les nationalistes et à contrer les internationalistes alignés sur le Consensus de Washington, en les retirant du pouvoir. Rappelons, cependant, que Poutine est arrivé au pouvoir précisément pour tempérer cette polarité au sein de la société russe, en se positionnant au-dessus pour guérir et reconstruire une société multiple, récupérant des profondes divisions et crises qu’elle subissait depuis la chute du l’URSS. Il lui est demandé de renoncer à cet équilibre, car, lui dit-on, la Russie est menacée par un Occident qui se prépare à la guerre.

 

La perspective de inéluctabilité apparente d’un conflit n’a rien de nouveau pour Poutine, qui a souvent parlé sur ce sujet. Il a, cependant, décidé de réagir en mettant l’accent sur le gain de temps permettant à la Russie de se renforcer et en essayant de coincer l’Occident dans une sorte de coopération ou de partenariat sur un règlement politique en Syrie, par exemple, qui aurait pu dévier la dynamique de guerre pour prendre un aspect plus positif. Poutine a, en même temps, habilement amené quelques Européens à fuir l’escalade de l’OTAN.

 

Mais face à ces deux objectifs, l’administration Obama fait tout pour affaiblir Poutine et Lavrov, et renforcer ainsi la main de ceux qui, en Russie, appellent à une mobilisation générale pour préparer la guerre. Ce n’est pas une coïncidence si l’article alarmiste de Bastrykine arrive maintenant, alors que le cessez-le-feu en Syrie est délibérément violé. Est-ce bien compris à la Maison Blanche ? Si oui, faut-il conclure que l’escalade contre la Russie est souhaitée ? Comme le fait remarquer Cohen, « le Washington Post [dans ses pages éditoriales] nous dit régulièrement que jamais, jamais, jamais […] en aucune circonstance, un criminel tel que Poutine ne peut être un partenaire stratégique des États-Unis ».

 

Est-ce que le sort en est déjà jeté ? Est-ce que Poutine est voué à l’échec ? Le conflit est il inévitable ? En surface, cela peut paraître le cas. Le cadre est certainement déjà en place. J’ai écrit, il y a quelque temps, à propos du « pivot déjà en place à l’intérieur de la propre administration Obama, dans les départements de la Défense et du Renseignement » pour appliquer ce qui est souvent appelé la doctrine Wolfowitz, un ensemble de politiques élaborées par les États-Unis dans les années 1990 et au début des années 2000. L’auteur d’une de ces politiques, dans le Guide de planification pour la Défense des États-Unis de 1992, a écrit que ce guide, en substance, cherche à :

… Empêcher l’émergence de la bipolarité, d’un autre rival mondial comme au temps de la guerre froide, ou l’émergence de la multipolarité, un monde avec de nombreuses grandes puissances, comme cela existait avant les deux guerres mondiales. Pour ce faire, le truc est d’empêcher une puissance hostile de dominer une zone critique, définie comme ayant les ressources, les capacités industrielles et la population qui, une fois contrôlées par une puissance hostile, pourraient poser un défi mondial.

Dans une interview avec Vox, le secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, a confirmé que cette doctrine dirigeait encore largement le Pentagone. Et puis il y a le fait assez évident qu’au lieu du pivot militaire tant vanté des États-Unis vers l’Asie, le pivot réel est celui de l’OTAN, dirigé vers l’Europe centrale, aux frontières de la Russie. Et l’OTAN est, a la vue de tout le monde, en train de pousser aussi fort qu’elle le peut les frontières de la Russie.

 

Puis il y a la rhétorique, celle de l’agression russe. Celles des ambitions russes pour récupérer l’ancien Empire soviétique. Celles des tentatives russes pour diviser et détruire l’Europe. Etc.

 

Pourquoi ? Il se peut que l’OTAN suppose tout simplement que ces exercices d’encerclement n’aboutiront jamais à une guerre, que la Russie ne va faire que reculer. Que piquer l’ours sans arrêt servira l’intérêt des États-Unis à garder une Europe unie et une raison de vivre à l’OTAN, avec des sanctions en place, pour isoler la Russie. L’OTAN doit se réunir à Varsovie au début de juillet. Peut-être, alors, la rhétorique occidentale à propos de l’agression Russe n’est-elle qu’une stratégie étasunienne pour contrer toute révolte européenne envers les sanctions en agitant une pseudo-menace russe ; que les Russes interprètent mal les véritables intentions américaines, qui ne franchiront pas les limites de la rhétorique.

 

Ou les franchiront-ils quand même ?

L’amertume et autres réactions émotionnelles avec lesquelles l’establishment américain a réagi à la nomination probable de Donald Trump comme candidat à la présidence, suggère que l’establishment étasunien est loin d’avoir renoncé à la doctrine Wolfowitz. Alors la stratégie de Poutine de tenter de coopter l’Amérique au Moyen-Orient est-elle vraiment l’échec que la faction Bastrykine estime ? En d’autres termes, est-il vrai que la politique de coopération a échoué et que Poutine doit maintenant aller au-delà, parce que l’Amérique ne veut pas coopérer et, au contraire, continue sa politique de harcèlement de la Russie ?

 

Comme le journal Texas Tribune l’a rapporté le 4 mai dernier, « Pour la première fois depuis sa présidence, George H.W. Bush envisage de rester silencieux au sujet de la course pour le Bureau ovale – et son fils, l’ancien président Bush, envisage de rester silencieux lui aussi. »

Pour avoir une idée de la guerre au sein du Parti républicain (les démocrates ne sont pas moins en conflit), lisez les réactions à cette histoire par le candidat présidentiel républicain Pat Buchanan, deux fois candidat déçu. En voici une petite sélection :

Le triomphe de Trump exprime un rejet radical du républicanisme bushien par le même parti qui les a nommés quatre fois à la présidence. Non seulement le fils et frère, Jeb Bush, a été humilié et chassé de la course dès le début, mais Trump a remporté sa nomination en dénonçant comme pourris jusqu’à la moelle les fruits récoltés de la politiques des Bush […] C’est une sévère mis en accusation de l’héritage Bush. Et l’électorat républicain, avec le plus grand taux de participation de l’histoire des primaires, acquiesça en disant : « Amen à tout cela, frère ! »

Buchanan continue, dans une autre déclaration : « L’hubris ici est étonnant. Un establishment républicain ayant été battu aussi totalement que Carthage dans la troisième guerre punique, est en train de vouloir poser ses conditions à Scipion l’Africain et aux victorieux romains » – une référence aux tentatives de Paul Ryan pour que Trump adhère au républicanisme des Bush. « C’est difficile à avaler. »

 

Mais ici, dans cette crise, se cache une opportunité. Il se pourrait bien que l’Amérique se dirige vers une récession, les bénéfices des entreprises sont en baisse, d’énormes pans de la dette sont suspects, le commerce mondial est en train de couler et les outils de la politique américaine pour contrôler le système financier mondial ont perdu leur crédibilité. Et il n’y a pas de solution facile à un excédent global de dette de plus en plus pourrie.

 

Mais un Trump président – si cela devait se produire – pourrait rejeter la faute de toute tempête économique sur l’establishment. L’Amérique est complètement ligotée à l’heure actuelle, comme la bataille de la nomination aux présidentielles l’a clairement montré. Certains nœuds vont être difficile à défaire, mais d’autres pourraient être plus faciles, et il semble que Trump comprend bien cela. Il pourrait commencer par une initiative diplomatique fracassante.

 

Historiquement, la plupart des projets radicaux de réforme ont commencé de cette manière : retirer un élément clé de la pensée conventionnelle, qui déboulonnera l’ensemble de la machine politique – l’élan acquis permettant au réformateur de renverser les résistances les plus ardues – dans notre cas, Wall Street et l’oligarchie financière – en faisant des réformes.

 

Trump peut tout simplement dire que les intérêts de sécurité nationale de l’Amérique, et de l’Europe, passent directement par la Russie – ce qui est clairement le cas –, que la Russie ne menace pas l’Amérique – ce qui est manifestement le cas –, et que l’OTAN est, a tous points de vue, obsolète, comme il l’a déjà dit. Il est parfaitement logique de coopérer avec la Russie et ses alliés pour encercler et détruire l’État soi-disant islamique.

 

Si on écoute attentivement, Trump semble être à mi-chemin d’une telle initiative. Il pourrait couper beaucoup de nœuds, peut-être même dénouer l’impasse politique. Est ce qu’il prévoit de le faire ?

Alastair Crooke
– Le 17 mai 2016 – Source Huffington Post

Traduction :
le Saker Francophone

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 07:49
Le grand pari de la Russie et de la Chine

par Ariel Noyola Rodríguez

 

Après les sanctions économiques que les États-Unis et l’Union européenne ont imposées à la Russie, Moscou et Pékin ont tissé de puissants liens dans le domaine de l’énergie, qui ont radicalement transformé le marché mondial du pétrole. En plus d’accroître leur commerce dans les hydrocarbures de façon exponentielle, les deux puissances de l’Est ont décidé de mettre fin à la domination du dollar dans la fixation du prix de l’or noir. Le petroyuan est l’instrument de paiement stratégique qui promet de faciliter la transition vers un système monétaire multipolaire, un système qui prend en compte de multiples devises et reflète la corrélation des forces dans l’ordre mondial actuel.

Réseau Voltaire | Mexico (Mexique) | 19 mai 2016

 

Au lieu d’humilier la Russie, la guerre économique que Washington et Bruxelles ont provoquée s’est avérée contre-productive, parce qu’elle a seulement contribué à renforcer l’attelage énergétique de Moscou et Pékin. Rappelons qu’en mai 2014, la société russe Gazprom a promis de garantir la fourniture de gaz à la Chine, jusqu’à 38 000 millions de mètres cubes au cours des trois prochaines décennies (à partir de 2018) en signant un contrat pour 400 milliards de dollars avec la China national Petroleum Corporation (CNPC) [1].

 

Actuellement, les deux puissances coordonnent la mise en œuvre d’un plan stratégique ambitieux, qui inclut la construction de pipelines et l’exploitation en commun de raffineries et de grands complexes pétrochimiques. Involontairement, le rapprochement de Moscou avec Pékin a produit des changements profonds dans le marché mondial du pétrole en faveur de l’Est, ce qui nuit considérablement à l’influence des compagnies pétrolières occidentales.

 

Même l’Arabie saoudite, qui récemment était encore le principal fournisseur de pétrole du géant asiatique, a été assommée par la diplomatie du Kremlin. Alors que, depuis 2011, les exportations de pétrole saoudien vers la Chine se faisaient au rythme de 120 000 barils par jour, celles de la Russie atteindront à terme 550 000 barils par jour, soit près de cinq fois plus. En fait, déjà en 2015, les entreprises russes ont dépassé, en quatre occasions, les ventes de pétrole de leurs concurrents saoudiens à la Chine : Riyad a dû se contenter d’être le deuxième plus grand fournisseur de brut à Pékin en mai, septembre, novembre et décembre [2].

 

Il convient de noter que les pays du noyau européen ont également vu diminuer leur part de marché par rapport à la région asiatique : l’Allemagne, par exemple, a été supplantée par la Chine à la fin de 2015, comme plus gros acheteur de pétrole russe [3]. Ainsi, les grands investisseurs opérant sur le marché mondial du pétrole ont du mal à voir à quel point, en quelques mois, le consommateur mondial le plus important – la Chine — est devenu le client favori du troisième plus grand producteur mondial – la Russie. Selon le vice-président de Transneft — la société russe en charge de la mise en œuvre des pipelines nationaux – Sergey Andronov, la Chine est disposée à importer un volume total de 27 millions de tonnes de pétrole de la Russie en 2016 [4].

 

L’alliance énergétique russo-chinoise se propose d’aller plus loin. Moscou et Pékin ont fait de leurs échanges de pétrole le vecteur de transition vers un système monétaire multipolaire, qui ne se fonde pas uniquement sur le dollar, mais prend en compte de multiples devises et avant tout reflète les rapports de force économiques dans l’ordre mondial actuel. Le fait est, que les sanctions économiques imposées par Washington et Bruxelles ont encouragé les Russes à éliminer les transactions commerciales et financières en dollars et en euros, pour ne pas se trouver trop exposés à souffrir des risques de sabotage, au moment de conclure des transactions avec leurs principaux partenaires.

 

Pour cette raison, depuis mi-2015, la Chine paie le pétrole russe en yuans, et non en dollars ; l’information a été confirmée par les dirigeants de Gazprom Neft, le bras pétrolier de Gazprom [5]. Cela encourage l’utilisation de la « monnaie du peuple » – le renminbi (RMB) – dans le marché mondial du pétrole, tout en permettant à la Russie de neutraliser l’offensive économique lancée par les États-Unis et l’Union européenne. Les fondations d’un nouvel ordre financier, pris en charge par le petroyuan, émergent : la monnaie chinoise est en passe de devenir la plaque tournante du commerce en Asie-Pacifique avec les grandes puissances pétrolières.

 

Aujourd’hui, la Russie fait son commerce de pétrole avec la Chine en yuan, dans le futur ce sera aussi le cas pour l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) lorsque la Chine l’exigera. Le culte de l’Arabie Saoudite pour le dollar peut-il lui faire perdre l’un de ses principaux clients ? [6] D’autres puissances géo-économiques ont déjà suivi les traces de la Russie et la Chine, car elles ont compris que pour construire un système monétaire plus équilibré, la dé-dollarisation de l’économie mondiale est une priorité.

 

Il n’est pas moins important qu’après l’effondrement des prix du pétrole de plus de 60% — depuis mi-2014 — les banques chinoises sont devenues un soutien essentiel du financement de l’infrastructure énergétique commune. Par exemple, pour lancer le plus tôt possible le gazoduc russo-chinois « Force de la Sibérie », Gazprom a demandé à la Bank of China un prêt sur cinq ans, pour un montant équivalent à 2 milliards d’euros en mars dernier [7]. Il s’agit du plus grand crédit bilatéral que Gazprom a signé avec une institution financière à ce jour. Un autre exemple est le prêt que la Chine a accordé il y a quelques semaines à la Russie, d’un total de 12 milliards de dollars pour le projet Yamal LNG (gaz naturel liquéfié) dans la région arctique [8]. De toute évidence, la politique étrangère de la Russie dans le secteur de l’énergie ne souffre pas de l’isolement, au contraire, elle connaît un de ses meilleurs moments grâce à la Chine.

 

En conclusion, l’hostilité des dirigeants des États-Unis et de l’Union européenne contre le gouvernement de Vladimir Poutine, a précipité le renforcement de l’attelage énergétique russo-chinois qui, à son tour, ne fait qu’accroître la prépondérance de l’Est dans le marché mondial du pétrole.

Ariel Noyola Rodríguez

Traduction
JJ

site : Le Saker Francophone

Source
Russia Today (Russie)

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22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 14:27
WikiLeaks : le président du Brésil par intérim était informateur pour le compte des Etats-Unis
Repris sur  Comité Valmy

 

Selon les documents secrets publiés sur le site fondé par Julian Assange, Michel Temer, qui assure la fonction de chef d’Etat du Brésil depuis le 12 mai, a fourni des informations au Conseil national de sécurité des Etats-Unis en 2006.

 

Le document du 11 janvier 2006 témoigne d’une conversation ayant eu lieu le 9 janvier entre des responsables américains et Michel Temer, député fédéral de Sao Paulo à l’époque et président du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) – poste qu’il occupe toujours aujourd’hui.

 

Le sujet principal de l’entretien téléphonique était la situation politique au Brésil et, notamment, les chances du président du pays Luiz Inacio Lula da Silva, plus connu sous le nom de Lula, d’être réélu le 26 octobre 2006.

 

« [Michel] Temer a critiqué la vision étroite de Lula et son attention excessive aux programmes de sécurité sociale qui n’apportent pas de croissance ou de développement économique », peut-on lire dans le compte rendu de la conversation.

 

Il a également souligné que le parti des travailleurs (PT) de Lula n’avait pas tenu ses promesses électorales ce qui est, d’après lui, une « fraude électorale ». Ainsi, il estime que « la désillusion des citoyens envers le président Lula et le PT donne l’occasion au PMDB d’avancer son candidat aux élections présidentielles de 2006 ».

 

Selon le document, les responsables américains analysaient les résultats des sondages témoignant de la baisse de popularité du PT et du principal parti d’opposition, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB). Michel Temer avoue alors que son parti du PMDB est assez divisé, mais laissait entendre qu’il pourrait s’unifier pour les élections.

 

« Si son candidat ne parvient pas au deuxième tour, le parti tentera de négocier une alliance avec l’un des deux finalistes », rapporte le compte-rendu. « Vu son orientation centriste, le PMDB pourrait ainsi équilibrer les votes entre le PT de Lula et le PSDB d’opposition, et a donc besoin d’être surveillé de près dans les mois qui viennent. Fin des commentaires », conclut l’auteur du document au sein de l’ambassade américaine au Brésil.

 

On ignore si d’autres conversations entre Michel Temer et des responsables américaines ont eu lieu, mais Lula a été réélu en 2006 au deuxième tour face à Geraldo Alckim, le candidat du PSDB. Le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) de Michel Temer n’a pas participé aux élections.

 

L’homme a cependant mené une belle carrière politique. En 2009, il est devenu président de la Chambre des députés. En 2010, il gagne les élections présidentielles en compagnie de Dilma Rousseff, en devenant ainsi vice-président de la République brésilienne. Le 12 mai, le Sénat du pays a temporairement suspendu Dilma Rousseff de ses fonctions afin qu’elle passe devant un tribunal pour des accusations de vol des lois budgétaires. Depuis ce jour, la fonction de chef d’Etat brésilien est assurée par le vice-président du pays, Michel Temer.

 

Origine RT, 13 mai 2016,

 

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 12:24

Destitution de la présidente  brésilienne Dilma Roussef

Entretien avec Pepe Escobar

Source Le cercle des volontaires

 

La présidente brésilienne Dilma Rousseff vient d’être officiellement écartée du pouvoir présidentiel au Brésil. L’annonce fait suite au vote mercredi des sénateurs en faveur de l’ouverture du procès en destitution de la dirigeante, qui est automatiquement remplacée pour une période de 180 jours maximum par celui qui était alors vice-président de la République, Michel Temer. Ce que beaucoup dénoncent comme un « coup d’état institutionnel » met fin à 13 ans de pouvoir de la gauche au Brésil. Vendredi dernier, le Cercle des Volontaires recevait le journaliste et analyste géopolitique brésilien Pepe Escobar afin qu’il nous livre son analyse sur des événements pas forcément faciles à appréhender vus de France.

Mathieu P. et Alexandre Karal

 

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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 16:24
En quelque sorte une stratégie gaullienne

jeudi 12 mai 2016, source Comité Valmy

Par Moon of Alabama

La Corée du Nord affirme (une fois de plus)
que sa politique nucléaire est uniquement défensive

 

Tous les experts savent que la Corée du Nord ne pose pas de véritable « menace nucléaire ». Elle a de bonnes raisons de construire des systèmes d’armes nucléaires et elle n’a jamais menacé de les utiliser de manière offensive.

 

Mais le public « occidental » a reçu peu d’informations sur ces questions jusqu’à maintenant. Il est quelque peu rafraîchissant de trouver aujourd’hui deux journaux qui abordent les question de fond.

 

Et tout d’abord : Pourquoi la Corée du Nord estime-t-elle avoir besoin de l’arme nucléaire pour protéger son peuple ?

 

M. Kim a utilisé ce rare rassemblement politique pour rallier le parti à sa politique dite du « byungjin ». Samedi, M. Kim a dit que cette politique n’était pas  une étape temporaire, mais la « ligne stratégique permanente de son parti. »

La politique du byungjin* - ou « avancée parallèle » - consiste à stocker des armes nucléaires dans l’idée que leur force de dissuasion permettra au pays de se concentrer sur la reprise économique.

 

Pendant la guerre de Corée, la Corée du Nord a été entièrement dévastée. Près d’un tiers de sa population est morte. Ses industries ont été détruites. Pratiquement aucune structure de plus d’un étage n’est restée debout. Après la guerre, la Corée du Nord a consacré une immense partie de ses ressources humaines et matérielles à la construction et à l’entretien d’une armée conventionnelle. La menace de l’armée des Etats-Unis et de sa chair à canon sud-coréenne était perçue comme colossale. Tout développement civil était subordonné à la politique de « l’armée d’abord ».

 

Les efforts pour trouver un arrangement avec les Etats-Unis ont échoué. La meilleure opportunité a sans doute été l’accord-cadre signé en 1994 qui aurait compensé à la Corée du Nord l’abandon de ses plans nucléaires par des livraisons de combustible hydrocarboné et de réacteurs nucléaires commerciaux. Les administrations Clinton et Bush ont, toutes les deux, commencé par saboter l’accord-cadre avant de l’abandonner complètement.

 

La Corée du Nord a alors décidé de mettre en place sa politique du byungjin. Une capacité de dissuasion crédible d’armement nucléaire, qui les protégerait de toute invasion ou de frappes irrémédiables, leur permettrait de réduire massivement les troupes de première ligne et les unités d’artillerie. Les dépenses et les ressources ainsi économisées seraient alors utilisées à des fins civiles. Il semble bien que cette stratégie fonctionne. Actuellement, ni les États-Unis, ni la Corée du Sud, n’oseraient attaquer la Corée du Nord, même si son arsenal nucléaire n’est que modeste et non avéré. Selon certaines estimations, la croissance de l’économie nord-coréenne atteint  7% par année, signe de sa bonne santé.

 

Mais les faucons « occidentaux », en particulier les révisionnistes de droite du Japon, veulent utiliser la « menace nucléaire » imaginaire de la Corée du Nord pour développer leurs propres capacités (nucléaires). L’armée américaine veut utiliser la « menace » de la Corée du Nord pour installer des systèmes de défense de missiles à longue portée en Corée du Sud. Ces systèmes de serviraient à rien contre un système nord-coréen, mais pourraient probablement neutraliser les capacités chinoises.

 

Il est donc important que la Corée du Nord déclare maintenant qu’elle n’utilisera pas ses nouveaux systèmes d’armes contre la Corée du Sud ou le Japon à moins que ces pays eux-mêmes ne déploient des forces nucléaires contre elle :

 

Au cours du congrès, Kim a répété que la Corée du Nord ne passerait pas à l’offensive avec ses armes.

« Comme tout état responsable pourvu d’armes nucléaires, notre république n’utilisera pas l’arme nucléaire, sauf s’il était porté atteinte à sa souveraineté par des forces agressives hostiles, équipées d’armes nucléaires », a déclaré Kim au meeting, selon KCNA, l’agence nationale de presse nord-coréenne.

 

On pourrait faire valoir que de telles déclarations n’ont d’aucune valeur, mais les soixante-dix ans d’histoire de la dissuasion nucléaire ont été construites sur de telles déclarations et jusqu’à présent, tous ceux qui les avaient faites ont tenu leurs promesses.

 

Note* : Littéralement « en tandem ».

Traduction : Dominique Muselet

 

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12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 19:08

lundi 11 avril 2016, par Comité Valmy

 

 

 

Sergueï Glaziev est un économiste russe, né à Zaporojié (Ukraine) en 1961. Il a commencé une carrière politique à partir de 1990, tantôt dans les cabinets ministériels, tantôt sur les bancs de la Douma, le parlement russe. Il est passé du camp ultra-libéral aux communistes. Allié de Vladimir Poutine qu’il conseille, il a été nommé coordinateur des agences travaillant à l’union douanière entre la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan. Barack Obama l’a placé dans la liste des sept premières personnes sous sanctions, en 2014.

 

M. Glaziev, y a-t-il la moindre raison de s’attendre à la levée des sanctions américaines ?

 

Les sanctions constituent l’un des éléments de la guerre hybride que les États-Unis mènent contre nous. Ils le font, non pas parce qu’ils n’aiment pas « l’annexion » de la Crimée par la Russie , mais plutôt principalement en raison de la défense des seuls intérêts objectifs et subjectifs de l’oligarchie dirigeante américaine.

 

Les États-Unis sont en train de perdre leur hégémonie mondiale : ils fabriquent déjà moins de produits et exportent moins de technologies que la Chine. La Chine est également en train de rattraper l’Amérique pour le nombre de scientifiques et d’ingénieurs, et nombre de technologies innovantes chinoises sont en train de s’emparer des marchés mondiaux. Le taux de développement de la Chine est cinq fois supérieur à celui des États-Unis. Le système international des entités économiques récemment mis en place en Chine illustre bien le nouvel ordre économique mondial.

 

Les entités économiques qui dominent aux États-Unis, au seul service d’une oligarchie financière, ont complètement déstabilisé le système monétaire et financier américain, qui fait presque défaut deux fois par an. Les causes de la crise financière mondiale de 2008 n’ont en rien disparu et la bulle de la dette américaine – pyramides financières composées de dérivés et de dette nationale – ne cesse de croître davantage de jour en jour.

 

Selon la théorie des systèmes, ce processus ne peut pas continuer indéfiniment. L’oligarchie américaine est désespérée d’arriver à se débarrasser de son fardeau de la dette, et c’est la raison principale pour laquelle elle mène une guerre hybride, non seulement contre la Russie, mais contre l’Europe et le Moyen-Orient.

 

Comme il arrive toujours dans un ordre économique mondial en mutation, le pays qui est en train de perdre son leadership tente alors de déclencher une guerre mondiale pour le contrôle de la périphérie. Depuis que les Américains considèrent l’ancien espace soviétique comme étant leur périphérie financière et économique, ils tentent sans cesse d’en prendre le contrôle.

 

L’élite politique américain a été élevée selon des chimères de géopoliticiens du XIXième siècle. Les étudiants américains s’imprègnent encore dans les classes de sciences politiques des fondamentaux géopolitiques anglais et allemands de leur époque. La principale question qui revient sans cesse reste comment ruiner l’Empire Russe, et ils regardent encore le monde à travers les yeux des « faucons » du XIXième siècle, quand la Grande-Bretagne a tenté de sauver son hégémonie en déclenchant la Première Guerre mondiale, puis qu’elle a perdu son empire colonial après la seconde guerre mondiale.

 

Voilà ce qu’étudient toujours les géopoliticiens américains dans le Département d’État et la Maison Blanche , en continuant de regarder le monde à la fois à travers le prisme de la guerre froide, et des confrontations britanniques entre la Russie et l’Allemagne au XIXième siècle ; c’est donc maintenant le tour des États-Unis de vouloir déclencher une autre guerre mondiale.

 

La combinaison des problèmes objectifs de l’oligarchie financière américaine et de l’étrange état d’esprit des géopoliticiens américains fait peser la menace d’un conflit mondial. Cela n’a strictement rien à voir avec la Crimée. N’importe quel prétexte fera l’affaire.

 

Nous devons donc agir en fonction des contradictions qui amènent les États-Unis à toute attitude agressive à risque, avec le danger d’une guerre hybride avec le monde entier. Ils ont choisi la Russie comme étant leur objectif principal, et l’Ukraine, occupée par eux, comme étant leur principal moyen de destruction.

 

Pour survivre dans de telles conditions, arriver à maintenir notre souveraineté et développer notre économie, nous devons construire une large coalition antimilitaire, poursuivre notre stratégie de développement prioritaire, récupérer notre souveraineté financière et économique et continuer l’intégration eurasienne. Pour éviter la guerre, nous devons réaliser l’objectif du président Poutine d’une zone de développement commune de Lisbonne à Vladivostok. Il est très important de convaincre nos partenaires européens, ainsi que nos partenaires d’Extrême-Orient et dans le Sud, que nous avons besoin de coopérer, non pas par le chantage ou bien par des menaces, mais plutôt à travers des projets mutuellement bénéfiques, en combinant nos potentiels économiques tout en respectant la souveraineté de chaque État.

 

Peut-on améliorer les relations avec l’UE et comment ?

Une condition nécessaire pour coopérer avec l’Union européenne est qu’elle ait rétabli sa souveraineté. Le fait que des politiciens européens soient aller tenir des discours devant la foule de l’euromaïdan comprenant des nazis déchaînés a montré à quel point s’est dégradée la culture politique européenne. Les dirigeants de l’UE ne sont plus indépendants : ils sont devenus de simples marionnettes des États-Unis.

 

Ceci est dû à une spécificité de l’espace politique de l’UE : il est dominé par les médias américains. Ils ont ancré dans l’esprit du public tout un tas de chimères antirusses, les affolant avec une soi-disant menace russe. Leurs politiciens se retrouvent donc obligés de suivre la ligne médiatique fournie par Washington afin de pouvoir gagner des voix. Cela a conduit à la catastrophe que nous contemplons aujourd’hui à Bruxelles et dans tant d’autres villes européennes, qui se retrouvent tout d’un coup envahies par la peur que leurs gouvernements ne réussissent pas à assurer leur sécurité.

 

Malheureusement, la souveraineté de l’Europe ne peut être restaurée uniquement par une clarification de l’esprit du public. Ces problèmes ne sont pas apparus d’un seul coup : ils sont le résultat d’une classe politique européenne qui a abandonné tout intérêt national. L’Europe se retrouve confrontée à une période de transition très difficile, au cours de laquelle elle ne peut pas encore devenir un partenaire, mais sera simplement l’ombre de Washington.

 

Les Européens ont perdu leur boussole. Ils vivent dans une mosaïque, un monde fragmentaire, qui a perdu de vue le système global de relations. Mais la vie va les forcer à revenir à la réalité, et je crois que les traditions démocratiques européennes et l’humanisme européen vont jouer un rôle important dans le retour du bon sens.”

Sergueï Glaziev,
le 31 mars 2016

Sources :
- Russia-Insider

Traduction :Les-crises.fr
 

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 16:37
Elle  est déclarée au Brésil, comme en Russie
Par Pepe Escobar

Repris sur  Comité Valmy

 

 

Les révolutions de couleur ne seront jamais suffisantes ; L’Exceptionalistan est toujours à l’affût des mises à jour stratégiques majeures capables d’assurer l’hégémonie perpétuelle de l’Empire du Chaos.

Si la matrice idéologique et le modus operandi des révolutions de couleur sont maintenant dans le domaine public, ce n’est pas tellement le cas du concept de Guerre non conventionnelle [UW : Unconventional War].

 

UW a été énoncé en 2010 dans le manuel Special Forces Unconventional Warfare. Voici la citation qui vaut son pesant de cacahuètes :

Les pouvoirs hostiles s’entendent non seulement au sens militaire ; tout État qui ose défier un quelconque aspect important de l’ordre du monde décidé à Washington – du Soudan à l’Argentine – peut être déclaré hostile.

 

« Le but des efforts US dans la guerre non conventionnelle [Unconventional Warfare] est d’exploiter la vulnérabilité politique, militaire, économique et psychologique d’une puissance hostile, par le développement et le soutien aux forces d’opposition, pour atteindre les objectifs stratégiques des États-Unis. […] Pour l’avenir prévisible, les forces américaines seront principalement engagées dans des opérations de guerre irrégulière [IW : Irregular Warfare]. »

 

La guerre mondiale a commencé. Brisons le silence. John Pilger

Les liaisons dangereuses entre les révolutions de couleur et UW sont maintenant pleinement épanouies sous l’appellation de guerre hybride ; une émanation déformée des Fleurs du Mal. Une révolution de couleur n’est rien d’autre que la première étape de ce qui deviendra une guerre hybride. Et la guerre hybride peut être interprétée, pour l’essentiel, comme la militarisation de la théorie du chaos – un chouchou conceptuel absolu de l’armée américaine : « La politique est la continuation de la guerre par des moyens linguistiques. » Mon livre de 2014, L’Empire du Chaos, traque essentiellement ses innombrables manifestations.

 

La thèse très bien argumentée, en trois parties, clarifie l’objectif central derrière une guerre hybride majeure [Traduite par le Saker Francophone, NdT] : « Perturber les projets conjoints transnationaux multipolaires par des conflits d’identité provoqués de l’extérieur (ethniques, religieux, politiques, etc.) dans un État de transit ciblé. »

 

Les BRICS – un mot / concept extrêmement sale pour l’axe Washington / Wall Street – devaient être les premières cibles de la guerre hybride. Pour une multitude de raisons. Parmi lesquelles la dynamique pour l’échange et le commerce dans leurs propres monnaies, sans passer par le dollar américain ; la création de la banque de développement des BRICS ; l’objectif avoué de l’intégration eurasienne, symbolisée par les projets maintenant convergents des Nouvelles Routes de la soie promues par la Chine – une ceinture, une route (OBOR), dans sa terminologie officielle – et de l’Union économique eurasienne (EEU) menée par la Russie.

 

Cela implique que la guerre hybride va frapper l’Asie centrale plus tôt que prévu ; le Kirghizstan, un laboratoire de choix pour les expériences de l’Exceptionalistan dans le genre révolution de couleur, est le candidat idéal.

 

À l’heure actuelle, la guerre hybride est très active à la frontière ouest de la Russie, en Ukraine, mais encore embryonnaire dans le Xinjiang, Far West de la Chine, que Pékin surveille de loin comme le lait sur le feu. Une guerre hybride est déjà en cours pour empêcher une manœuvre cruciale dans le Pipelineistan : la construction du Turkish Stream. Et sera également entièrement mise en œuvre pour interrompre la Route de la soie dans les Balkans – essentielle pour intégrer le commerce de la Chine avec l’Europe de l’Est.

 

La révolution brésilienne commence à révéler sa vraie couleur

Comme les BRICS sont le seul véritable contre-pouvoir de l’Exceptionalistan, une stratégie a dû être mise au point pour chacun des principaux acteurs. La Russie a déjà tout subi – les sanctions, une totale diabolisation, un raid sur sa monnaie, une guerre des prix du pétrole, y compris, c’est même pathétique, une tentative pour amorcer une révolution de couleur dans les rues de Moscou. Pour un nœud BRICS plus faible, une stratégie plus subtile devrait être mise au point. Ce qui nous amène à la complexité de la guerre hybride appliquée à la déstabilisation massive actuelle de la politique et de l’économie du Brésil.

 

Dans le manuel UW, faire vaciller la perception d’une vaste population moyenne non engagée, est essentiel dans la voie du succès, de sorte que ces non-engagés se retournent finalement contre leurs dirigeants politiques. Le processus englobe tout, de l’« insurrection de soutien » (comme en Syrie) au « mécontentement plus large, par la propagande et les efforts politiques et psychologiques pour discréditer le gouvernement » (comme au Brésil). Et quand une insurrection dégénère, elle doit être accompagnée par « une intensification de la propagande ; une préparation psychologique de la population pour la rébellion ». Voilà, en un mot, le cas du Brésil.

Nous avons besoin de notre propre Saddam

L’objectif stratégique principal de l’Exceptionalistan est généralement d’obtenir une conjonction de révolution de couleur et de guerre non conventionnelle [UW]. Mais la société civile du Brésil et sa démocratie dynamique étaient trop sophistiquées pour les étapes de base de la guerre non conventionnelle, telles que les sanctions ou la R2P ( « responsabilité de protéger », comme en Libye).

 

Il est pas étonnant que São Paulo ait été transformé en épicentre de la guerre hybride contre le Brésil. São Paulo, l’État brésilien riche, qui abrite aussi la capitale économique et financière de l’Amérique latine, est le nœud principal dans une structure liant le pouvoir national et l’international.

 

Le système financier mondial centré à Wall Street – qui règne sur la quasi-totalité de l’Occident – ne pouvait tout simplement pas permettre à la souveraineté nationale de s’exprimer pleinement chez un acteur régional majeur comme le Brésil.

 

Le Printemps du Brésil était au début pratiquement invisible, un phénomène exclusif des médias sociaux – comme en Syrie au début de 2011.

 

Puis, en juin 2013, Edward Snowden a dévoilé les pratiques d’espionnage notoires de la NSA. Au Brésil, la NSA n’était occupée que par Petrobras. Et tout à coup, à l’improviste, un juge régional, Sergio Moro, sur la base d’une seule source – un opérateur de change sur le marché noir – a eu accès à une importante poubelle de documents chez Petrobras. Jusqu’à présent, l’enquête Car Wash sur la corruption n’a pas révélé, en deux ans, comment ils sont arrivés à connaître autant de choses sur ce qu’ils surnomment la « cellule criminelle » agissant à l’intérieur de Petrobras.

 

Le « premier ministre » Lula changera-t-il la donne ?

Ce qui importe est que le modus operandi de la révolution de couleur – une lutte contre la corruption et pour la défense de la démocratie – était déjà en place. Ce fut la première étape de la guerre hybride.

 

De la même façon que l’Exceptionalistan a fabriqué des bons et des mauvais terroristes parmi ceux qui ravagent le Syraq, a surgi au Brésil l’image du bon et du mauvais corrompu.

 

Wikileaks a également dévoilé comment l’Exceptionalistan soupçonnait que le Brésil pourrait concevoir un sous-marin nucléaire – une question de sécurité nationale ; comment l’entreprise de construction Odebrecht était devenue mondiale ; comment Petrobras a lui-même développé la technologie pour explorer les gisements pré-salifères – la plus grande découverte de pétrole du jeune XXIe siècle, dont le Big Oil a été exclu par nul autre que Lula.

 

Puis, à la suite des révélations de Snowden, l’administration Rousseff a exigé que tous les organismes gouvernementaux utilisent les entreprises publiques pour leurs services technologiques. Cela signifierait que les entreprises américaines pourraient perdre jusqu’à $35 milliards de revenus sur deux ans si elles étaient privées de ce business dans la 7e plus grande économie du monde – selon les estimations du groupe de recherche Information Technology & Innovation.

L’avenir commence maintenant

La marche vers la guerre hybride au Brésil avait peu à faire avec la gauche ou la droite politique. Elle a essentiellement mobilisé quelques familles riches qui font effectivement fonctionner le pays, acheté de larges pans du Congrès, contrôlé les médias traditionnels, agi comme les propriétaires de plantations d’esclaves au XIXe siècle – l’esclavage imprègne encore toutes les relations sociales au Brésil – et légitimé le tout par une lourde, encore que fausse, tradition intellectuelle.

 

Tout cela devait donner le signal de la mobilisation pour la classe moyenne.

 

Le sociologue Jesse de Souza a identifié une gratification substitutive, phénomène d’origine freudienne en vertu duquel la classe moyenne brésilienne – une grande part d’entre elle réclamant un changement de régime – imite les quelques riches autant qu’elle est impitoyablement exploitée par eux, via des montagnes de taxes et des taux d’intérêt exorbitants.

 

Les riches 0,0001% et les classes moyennes avaient besoin d’un Autre à diaboliser – dans le plus pur style de l’Exceptionalistan. Et qu’est-ce qui pourrait être plus parfait pour le complexe police judiciaire-médias-ancienne élite compradore que la figure d’un Saddam Hussein tropical, l’ancien président Lula ?

 

Des mouvements d’ultra-droite financés par les infâmes Koch Brothers ont soudainement surgi sur les réseaux sociaux et dans les manifestations de rue. Le procureur général du Brésil a visité l’Empire du Chaos à la tête d’une équipe d’enquêteurs de Car Wash pour délivrer des informations sur Petrobras, qui pourraient étayer de possibles actes d’accusation du ministère de la justice.

 

Trois millions de personnes dans la rue pour la plus grande manifestation jamais vue au Brésil

Les enquêteurs de Car Wash et l’immensément corrompu Congrès brésilien, qui va maintenant délibérer sur la destitution possible de la présidente Rousseff, se sont révélés eux-mêmes comme indiscernables.

 

D’ici là, les scénaristes étaient sûrs que l’infrastructure sociale d’un changement de régime était déjà intégrée dans une masse critique anti-gouvernementale, permettant ainsi la pleine floraison de la révolution de couleur. La route d’un coup d’État en douce était pavée – sans même avoir à recourir au terrorisme urbain létal – comme en Ukraine. Le problème est que si le coup en douce échoue – comme cela semble maintenant au moins possible –, il sera très difficile de lâcher un coup dur, style Pinochet, par l’intermédiaire d’une guerre non conventionnelle, contre l’administration Rousseff aux abois ; c’est à dire d’accomplir enfin une guerre hybride totale.

 

Sur le plan socio-économique, l’opération Car Wash ne sera pleinement réussie que si elle se reflète dans un assouplissement des lois brésiliennes régissant l’exploration pétrolière, l’ouverture au Big Oil US. Et en parallèle, tous les programmes de dépenses sociales devraient être annulés.

 

Au lieu de cela, ce qui se passe maintenant est la mobilisation progressive de la société civile brésilienne contre un scénario de changement de régime par un coup d’État en douce. Des acteurs cruciaux dans la société brésilienne sont maintenant fermement positionnés contre la destitution de la présidente Rousseff : de l’Église catholique aux évangélistes, des professeurs universitaires de haute volée, au moins quinze gouverneurs d’États [sur vingt-six], la masse des travailleurs syndiqués et ceux de l’économie informelle, artistes, intellectuels, juristes, l’écrasante majorité des avocats ; et last but not least, le Brésil profond qui a légalement élu Rousseff avec 54,5 millions de voix.

 

Tout cela ne sera pas fini tant qu’un gros homme de la Cour suprême brésilienne n’aura pas chanté. Ce qui est certain, c’est que les universitaires brésiliens indépendants sont déjà en train d’établir les bases théoriques juridiques pour étudier Car Wash, non comme une simple et massive opération anti-corruption, mais comme un cas ultime de la stratégie géopolitique de l’Exceptionalistan appliquée à un environnement mondialisé sophistiqué dominé par les technologies et les réseaux sociaux. L’ensemble du monde en développement devrait être pleinement en alerte – et apprendre les leçons pertinentes – alors que le Brésil est mûr pour être analysé comme le cas ultime de la guerre hybride douce.

Pepe Escobar
– Le 29 mars 2015 – Source Russia Today

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) ,Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

Traduction : le Saker Francophone

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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 16:08

Source Investig’ Action

Par Georges Corm

 

 « Parler de "jihad" dans le cas des opérations terroristes est une aberration » Dans le contexte actuel où les attentats terroristes bouleversent la vie des peuples des deux côtés de la Méditerranée, les analyses de Georges Corm, historien libanais, sont une bouffée d'oxygène pour résister à la théorie du "choc des civilisations". Son dernier ouvrage, "Pensée et Politique dans le Monde Arabe", comble les lacunes de notre mémoire historique et constitue un puissant antidote au pessimisme ambiant. Dans cette interview accordée en exclusivité à Investig'Action, Georges Corm décortique également les motivations des départs de jeunes européens en Syrie, et dénonce l'hypocrisie de la gestion des réfugiés et les relations des pays occidentaux avec l'Arabie Saoudite.

 

Aujourd’hui, l’islamisme est pointé du doigt comme l’idéologie à la base du terrorisme. Partagez vous ce constat ?

Les actions terroristes n’ont pas d’idéologie, sinon un nihilisme mortifère. Elles se parent certes de slogans qui peuvent être de nature religieuse ou, autrefois marxiste, cela ne veut évidemment pas dire que la religion ou l’idéologie invoquée soient en cause. Il est très regrettable que dans le cas du terrorisme se réclamant de l’islam, le monde entier se soit mis à discuter du Coran et de la religion musulmane, en particulier depuis les attentats de septembre 2001. Tant que ce terrorisme se contentait de tuer d’autres musulmans, on se préoccupait peu de l’analyser et l’islam ne servait pas de clé d’explication des motivations supposées des groupements terroristes.

C’est lorsque ceux-ci s’en prennent à des Européens ou des Américains, que les médias se déchaînent sur le thème du choc de civilisation cher à Samuel Huntington et de l’antagonisme supposé entre un Occident judéo-chrétien et un Orient arabo-musulman. Ce thème débilitant et hautement fantaisiste a fait des ravages dans l’intelligentsia occidentale et musulmane. Il a justifié et légitimé l’invasion de l’Afghanistan puis de l’Irak par des coalitions armées dirigées par les Etats-Unis, sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Or la lutte contre le terrorisme a toujours été faite par des moyens de police classique et d’infiltration des groupes le pratiquant. On n’avait jamais vu jusque là déployer des armées à grand frais et envahir et occuper des pays sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Ceci bien sûr ne pouvait manquer de provoquer des résistances armées multiples et fanatiser des jeunes en quête d’exaltation morbide.

Quels pièges se cachent derrière l’usage tous azimuts de ce concept ?

Il faut commencer par rappeler que les phénomènes terroristes qui adoptent des slogans dits islamiques frappent d’abord et bien plus intensément et de façon continue depuis des décennies les pays arabes et d’autres pays musulmans. Parler de “jihad” dans le cas des opérations terroristes est une aberration, car lorsque des musulmans tuent de façon indiscriminée d’autres musulmans on ne peut qualifier cette barbarie de jihad.

Lorsque les opérations ont lieu en Europe, en l’absence de déclaration de guerre par une autorité étatique établie et légitime, des actes hostiles et violents à l’initiative d’individus déviants ou illuminés ne sont que des actes destinés à semer le trouble et à créer artificiellement des situations de conflits, de haine ou de guerres sous le slogan de “guerres de civilisations” ou de “religion”.

Le jihad a d’ailleurs deux significations : l’une morale qui équivaut à la perfection de soi, la signification de ce mot signifiant “effort” ; l’autre défensive pour arrêter un envahisseur ou un occupant. En tous cas, le terrorisme d’organisations meurtrières se réclamant de l’Islam ne peut trouver aucune justification dans le droit traditionnel musulman lui-même (la sharia). Lorsqu’il s’exerce à l’encontre d’autres musulmans il vise à créer des situations de guerres civiles à l’intérieur même de la “communauté des croyants” et à ce titre il est condamnable du point de vue du droit musulman classique.

Il faut ensuite pour comprendre cette multiplication aberrante d’un terrorisme se réclamant de la religion musulmane rappeler la politique délibérée des Etats-Unis d’instrumentaliser la religion comme arme de destruction massive dans le cadre de la guerre froide. Il s’agissait alors pour eux de faire reculer l’influence idéologique, politique et militaire de l’URSS dans le monde arabe et ailleurs dans le monde musulman, présence qui s’était considérablement développée au cours des années 1950-1970.

Pour cela, les Etats-Unis vont mobiliser des alliés très complaisants...

Oui. Tout d’abord l’Arabie Saoudite, dont le régime politique se réclame de la conception la plus rigoriste et extrême de la religion musulmane, apparue au milieu du XVIIIè siècle au centre de la péninsule arabique. Il s’agit du wahhabisme qui deviendra l’idéologie officielle du royaume dès sa naissance dans les années 1920, cette forme intolérante de pratique de la religion ayant été jusque là considérée le plus souvent comme hérétique.

Ce royaume fut d’ailleurs constitué par la force brute avec l’aide de l’armée britannique pour faire avorter les demandes de constitution d’un royaume arabe unifié, moderne et ouvert sur le monde dont les Anglais avaient fait la promesse à la famille Hachémite régnante dans la province du Hedjaz, en retour de la constitution de régiments militaires arabes venant prêter main forte aux alliés contre l’Empire ottoman. La famille des Saoud ne disposant d’aucune légitimité historique dans les vastes régions de la péninsule Arabique qu’elle va occuper par la violence armée avec le soutien et le financement britannique va choisir d’exporter cette conception d’un régime islamique pur et dur dans les pays arabes et musulmans. Elle soutiendra vigoureusement partout dans ces pays la naissance et le développement de tels mouvements islamiques, en particulier celui dit des « Frères musulmans » en Egypte, de façon à mettre en échec les aspirations révolutionnaires et nationalistes arabes.

Quels sont les principaux jalons de ce processus historique ?

Au début des années 1970 et grâce à l’augmentation fabuleuse de ses revenus pétroliers, l’Arabie saoudite fonde l’organisation des Etats islamiques, ainsi que la Banque islamique de développement. En 1979, sur demande américaine, l’Arabie saoudite, de concert avec le Pakistan, autre Etat à pratique musulmane rigoriste et excessive et à faible légitimité lui aussi, entraîne militairement des dizaines de milliers de jeunes arabes pour les envoyer se battre en Afghanistan contre l’armée soviétique venue au secours d’un régime moderniste pro soviétique.

Cet enrôlement se fait sous couvert d’une idéologie dite « jihadiste » commandant de se battre contre les « infidèles » athées ou païens. Plutôt que de penser contribuer à libérer la Palestine, l’Arabie saoudite veut ainsi libérer l’Afghanistan avec qui le monde arabe et elle-même n’ont aucune relation depuis des siècles, que ce soit sur le plan culturel, commercial, ou économique. Cette action évite à l’armée américaine, traumatisée par sa défaite au Vietnam d’avoir à envoyer elle-même des troupes au sol. Cela fait donc penser à une armée de mercenaires et non à un mouvement de libération national.

Le résultat sera la constitution de l’organisation d’Al Qaëda sous la direction de l’un des fils d’une des grandes familles fortunées du royaume saoudien, Oussama Ben Laden. Une armée de prétendus jidahistes de toutes le nationalités de nombreux pays musulmans sera ainsi recrutée et formée qui plus tard fera le coup de feu en Bosnie, puis en Tchétchénie, puis en Albanie et aujourd’hui en Libye, Syrie et en Irak, mais aussi en Tunisie, au Liban, au Pakistan, en Indonésie, sans oublier le Caucase, les Philippines et même le Xing Kiang chinois, province à majorité musulmane.

L’histoire d’Al Qaëda aurait été la conséquence directe des pétrodollars. Par quel biais son influence et sa force de frappe se sont-ils renouvelées au sein des actuelles filières terroristes ?

La manipulation du religieux par les Etats-Unis et de nombreux Etats européens va reprendre de plus belle à partir de 2011 avec le dérapage des révoltes arabes et les interventions militaires externes en Libye puis surtout en Syrie. La démonisation du chef de l’Etat syrien par les déclarations des dirigeants européens et particulièrement français, ainsi que par les dirigeants américains, va alors tout normalement pousser de jeunes français de confession musulmane et même parfois non musulmans à aller se battre en Syrie sous la bannière des slogans des organisations terroristes pourtant qualifiées de “révolutionnaires” et de “libératrices” du joug de la famille Assad.

La Turquie membre de l’OTAN, mais dirigée par un parti se réclamant de l’islam, l’AKP, servira de centre de transit pour tous ces jeunes aveuglés par la propagande française, européenne et américaine ; elle assurera de plus une bonne partie de la logistique des organisations terroristes, cependant que le Qatar et d’autres Etats pétroliers de la péninsule Arabique en seront les financiers et que les Etats-Unis entraîneront militairement des milliers de recrues, en ayant recours à la justification de l’existence de groupes “modérés” d’opposition au redoutable et sanguinaire Bachar El Assad, selon eux.

Depuis l’invasion des Etats-Unis en Irak, les guerres ne cessent de se multiplier sous nos yeux. L’intervention française en Libye semble avoir eu un rôle considérable dans l’aggravation du phénomène complexe lié au terrorisme. Quels sont les principales responsabilités dans les attentats terroristes qui frappent aujourd’hui un peu partout ?

Il me paraît que la responsabilité des membres de l’OTAN dont la politique est exclusivement définie et menée par les Etats-Unis est écrasante. Les membres d’Al Quaëda ont longtemps été considérés comme des “combattants de la liberté” par tous les médias et certains travaux académiques aux ordres durant la première guerre d’Afghanistan contre l’armée soviétique venue dans ce pays au secours d’un gouvernement prosoviétique et moderniste.

Quelques années plus tard, l’invasion de l’Irak (2003), puis la déstabilisation violente de la Libye et de la Syrie (en 2011) et aujourd’hui depuis 2015 celle du malheureux Yémen qui a fait l’objet d’une agression caractérisée de l’Arabie saoudite et ses alliés des principautés pétrolières de la Péninsule arabique : autant d’initiatives très favorables menées par les membres de l’OTAN et de ses alliés arabes permettant ce développement effréné des groupements terroristes.

Ceci a permis au prétendu Etat islamique au Levant (ISIL-Daëch) de conquérir très facilement d’énormes territoires en Irak et en Syrie, sans que la coalition américaine contre cette organisation terroriste n’ait eu le moindre impact pour contrer cette extension ; à la seule exception de la protection effective accordée à la région autonome kurde d’Irak, que les Etats-Unis ont mis en place dès les années 1990. Dans ce cas, des équipements militaires et des soutiens logistiques ont été assurés dans la plus extrême célérité par l’armée américaine aux combattants kurdes, ce qui aura permis d’éviter l’extension de la domination de Daëch sur cette province kurde irakienne, devenue depuis sa création un protectorat direct des Etats-Unis.

En fait, pour qu’il soit mis un frein à cette extension territoriale de Daëch et autres organisations terroristes aux slogans islamiques en Irak, comme en Syrie, il aura fallu l’assistance militaire iranienne fournie à ces deux pays, puis surtout l’arrivée de l’aviation russe en Syrie et sa campagne de bombardements massifs des installations de cette organisation terroriste et de ses différentes émanations pour l’affaiblir durablement. D’autant que les bombardements ont permis de paralyser le trafic pétrolier bénéficiant à l’organisation terroriste et mené au grand jour avec la Turquie depuis 2014.

Ces responsabilités qui ne sont pas assumées, sont-elles donc liées au fait que les discours politiques et médiatiques en Europe ne s’intéressent jamais aux victimes du terrorisme irakiennes, syriennes ou égyptiennes ?

Oui, tant que des musulmans tuent d’autres musulmans, pourquoi s’émouvoir en Europe ? On se contentera de s’émouvoir sur ce que ces organisations terroristes font subir aux Chrétiens ou aux Yézidis des pays arabes, mais évidemment pas à d’autres musulmans surtout s’ils sont chiites, car l’irresponsabilité des milieux politiques et médiatiques de l’OTAN va jusqu’à considérer les composantes chiites des populations arabes comme source de terrorisme, en particulier pour ce qui est du Hezbollah libanais, vraisemblablement et inconsciemment en punition du fait d’avoir réussi en 2000 à libérer le sud du Liban de 28 ans d’occupation israélienne, sans aucune contrepartie politique ou militaire (comme le cas de l’accord de Camp David avec l’Egypte en 1979) et d’avoir en outre empêché le retour de cette occupation du fait de la nouvelle agression perpétrée contre le Liban, et plus particulièrement les zones tenues par le Hezbollah, par l’armée israélienne en 2006, mais aussi le fait d’être présent en Syrie où il contribue à défendre les frontières du Liban contre les nombreuses infiltrations terroristes en provenance du territoire syrien.

C’est évidemment le monde à l’envers. On rappellera ici que Condoleeza Rice, ministre des affaires étrangères des Etats-Unis avait déclaré que les souffrances entraînées par cette nouvelle agression israélienne contre le Liban étaient celles de “l’enfantement du nouveau Moyen-Orient” remodelé par les Etats-Unis. Aussi est-il certain que les vieilles démocraties filent du mauvais coton depuis l’installation de l’hégémonie des néoconservateurs aux Etats-Unis qui a produit aussi des effets désastreux d’aveuglement géopolitique en Europe.

Comment redresser cette tendance ?

Pour cela il faudrait que les démocrates de ces pays demandent des comptes à leurs gouvernements sur toutes ces aventures extérieures militaires coûteuses qui ne produisent que le chaos et des victimes locales par plusieurs centaines de milliers. Par ailleurs, il faut bien voir que la dynamique des violences dans le monde arabe est d’autant plus compliquée à appréhender qu’une violence verbale exceptionnelle se manifeste depuis plusieurs années dans les discours des dirigeants politiques américains et européens qui présentent les événements complexes dont est l’objet le monde arabe dans une approche manichéenne sous l’angle d’une dichotomie entre des « bons » arabes (dits modérés et même des organisations terroristes dites modérées dans le cas de la Syrie) et des méchants « arabes » dits radicaux (ceux qui s’opposent à l’hégémonie américaine et à la continuation de la colonisation de la Palestine par Israël).

En permanence, les médias, mais aussi les think tanks ou certains travaux académiques répercutent une façon binaire et simpliste de voir ces événements, au détriment de toute analyse mesurée de la complexité des événements, de l’identité des acteurs des violences et de ceux qui les soutiennent. Est ainsi écartée toute approche multifactorielle d’un conflit qui est celle de la politologie classique. J’ai consacré d’ailleurs en 2013 un ouvrage à déconstruire et dénoncer cette approche simpliste qui vise à annihiler la compréhension de la complexité des événements (1). Lorsqu’il en est ainsi, le fonctionnement de la démocratie et de la libre discussion rationnelle est paralysée et c’est un totalitarisme qui règne sur la présentation totalement biaisée des conflits.

D’après vous, quel rôle joue l’Arabie Saoudite dans le conflit syrien ?

Le rôle est évidemment très négatif. C’est l’Arabie saoudite principalement, mais aussi la France, le Qatar et la Turquie qui ont coopté les membres du conseil syrien de l’opposition qui siège d’ailleurs aujourd’hui dans la capitale saoudienne. De plus, il s’est constitué désormais un axe de faucons comprenant Israël, l’Arabie saoudite et la France qui s’est opposé jusqu’à récemment à tout apaisement en Syrie, mais qui s’était opposé aussi de façon virulente à l’accord nucléaire avec l’Iran. Mais dans le cas syrien, cet axe a été renforcé par l’activisme du Qatar et celui de la Turquie.

Heureusement, dans le cas iranien, comme dans le cas syrien, le président Obama a tempéré les ardeurs des très nombreux faucons dans les rangs des républicains et même parfois des démocrates comme Madame Clinton. J’ajouterai que récemment sous pression de l’Arabie saoudite, le Hezbollah libanais a été déclaré “organisation terroriste” par la Ligue des Etats arabes et le Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, Koweit, Emirats arabes unis, Bahreïn), sous haute influence saoudienne et celle de l’OTAN. Ce qui est un comble.

Enfin, ne faut-il pas ici rappeler que l’Arabie saoudite a envahi l’émirat de Bahreïn en 2011 pour mettre fin à la révolte d’une large partie de la population de ce pays qui a été exclue de la prospérité pétrolière. Il se fait que cette partie de la population est chiite et il était normal que dans le sillage des révoltes populaires dans presque tous les pays arabes, elle manifeste pour des réformes socio-économiques et politiques. Il convient de même de rappeler la violence extrême pratiquée par l’Arabie saoudite au Yémen sous prétexte de rébellion houthite, soit celle des anciens partisans de l’Imam Yehia, détrôné en 1962 par un coup d’Etat militaire, alors que l’Arabie avait très longtemps soutenu ces houthites dans l’espoir de rétablir un régime monarchique autoritaire dans ce pays.

On présente souvent l’actualité soit du point de vue des affects, soit d’un choc culturel et religieux. Pourtant nos jeunes ont besoin d’analyses économiques et géostratégiques...Comment peut-on former une jeunesse qui changera le cours des événements plutôt que de s’y soumettre ?

J’ai déjà évoqué le binarisme simpliste des analyses des situations complexes du Moyen-Orient. J’ai autrefois suggéré la création d’un Observatoire des conflits qui aurait le courage de dénoncer les interventions déstabilisatrices de grandes puissances ou de puissances régionales qui jetteraient de l’huile sur le feu des situations de tension au lieu de tenter de les apaiser.

Mais j’ajouterai que je pense urgent de lutter contre l’idéologie du choc de civilisations qui s’est infiltrée dans tous les discours et qui est devenue une sorte de prophétie auto-réalisatrice à partir du moment où l’on a déployé des armées et non des moyens de police classique pour lutter contre un terrorisme largement soutenu, au gré des causes, par les membres de l’OTAN. Cette idéologie est hautement fantaisiste et malfaisante, il faut sans répit le démontrer.

D’abord, seuls les Etats entrent en conflit et toujours pour des motifs de puissance profane ; les civilisations elles sont en interaction positive ou s’ignorent suivant les intérêts profanes des dirigeants des Etats. Ensuite, accepter de promouvoir un dialogue des civilisations ou des cultures ou des religions, comme antidote à la thèse du choc, c’est en fait renforcer cette thèse, puisque la raison du dialogue qui prétend contribuer à la paix vient confirmer la thèse que les civilisations, cultures ou religions constitueraient les vraies causes des conflits et non point l’ambition et le manque de scrupule des dirigeants politiques.

Il faut ensuite rappeler, dans ce contexte, que la quasi-totalité des Etats qui se disent musulmans, même lorsqu’ils pratiquent des formes extrêmes et très peu conformes à l’esprit de la religion musulmane, mais aussi totalement incompatibles avec la conception des droits de l’homme, tels que l’Arabie saoudite ou le Pakistan, sont des alliés indéfectibles des Etats-Unis (à l’exception de l’Iran et de la Syrie) ; que les élites de ces pays envoient leurs enfants non point à la Mecque ou à Islamabad faire leurs études, mais bien dans les grandes universités européennes et américaines et que des dizaines de milliers d’entre eux choisissent de demeurer en Europe ou aux Etats-Unis après la fin de leurs études.

Enfin, que pour ce qui est des couches pauvres et marginalisées de la population de ces pays, elles ne rêvent que d’émigrer en Europe ou aux Etats-Unis et souvent au péril de la vie des migrants et de leur famille en traversant la méditerranée. Où se trouve donc le conflit ?

Lorsque l’on rappelle ces faits élémentaires, qui sont toujours passés sous silence dans les médias et souvent dans la recherche académique, on voit bien que l’idéologie huntingtonienne n’est qu’un délire raciste à combattre sans arrêt. Ce n’est qu’une vieille reprise du racisme virulent du XIXè siècle européen qui avait divisé le monde en deux entités imaginaires : la race noble et raffinée des Aryens et la race inférieure des Sémites à l’esprit lourd, incarnée pour Ernest Renan dans l’islam.

Aussi, ne faut-il pas être étonné comme en témoignent les réactions officielles aux dernières opérations terroristes en France et en Belgique, qu’aient été servis les mêmes discours vides et creux que ceux de l’ex-président américain George W. Bush : nous sommes en guerre et les terroristes en veulent à nos valeurs démocratiques et à nos libertés.

Le discours des va-t-en guerre d’hier et d’aujourd’hui se ressemblent en effet comme deux gouttes d’eau. Cette mystification de la violence cache pourtant une caution bien réelle...

Ces discours sont issus en droite ligne de l’idéologie huntingtonienne et sont totalement détachés des réalités et complexités d’un terrorisme si bien manipulé, voire favorisé en certaines situations, qu’il peut désormais s’étendre hors du monde musulman. Si aujourd’hui les organisations terroristes prospèrent, c’est bien du fait de tant d’interventions militaires externes et d’occupations et de manipulation de ces mouvements dont l’origine, il ne faut jamais l’oublier, remonte à la guerre d’Afghanistan de 1979 à 1989.

Aujourd’hui c’est en Irak, Syrie, au Yémen, en Somalie et en Libye et en Afrique sub-saharienne, notamment au Nigeria, que ces organisations prospèrent et ont pu être soutenues au gré des circonstances par tel ou tel membre de l’OTAN, sans parler des soutiens de l’Arabie saoudite et du Qatar. Ces soutiens sont liés au désir des Etats-Unis à la fois de remodelage des Etats arabes et celui d’assurer la pérennisation de la sécurité de l’Etat d’Israël. Rappelons ici que l’idée même de créer cet Etat remonte aux persécutions subies par les communautés juives d’Europe qui ont culminé dans le génocide pratiqué par l’Europe sous domination nazie. L’Etat d’Israël apparaît ainsi aux yeux européens un juste “accomplissement de l’histoire” en réparation des persécutions et de l’Holocauste.

Aux yeux américains, “l’épopée” israélienne accomplit les dires et récits de l’Ancien testament. N’oublions pas que la culture et le nationalisme américains ont puisé une large partie de leurs sources dans le puritanisme protestant des premiers colons, lesquels avaient considéré que le continent américain était une nouvelle Terre promise par Dieu.

Aussi, les Etats-Unis devenus puissance impériale ne pouvaient manquer d’appuyer sans restriction cette résurrection de l’ancienne “Terre promise” hébraïque en Palestine afin que ce nouvel Etat puisse définitivement absorber toute la Palestine. D’où un appui sans limites à la colonisation de la Palestine, en infraction à toutes les règles du droit international contemporain et des principes humanitaires. D’où aussi la qualification de toute résistance locale à la judaïsation de la Palestine comme étant du terrorisme, qu’il s’agisse des Palestiniens qui tentent de façon tout à fait légitime de secouer leur joug et d’empêcher l’irréparable ou du Hezbollah qui a défié avec succès cette hégémonie militaire israélienne. On remarquera ici que ce mauvais usage du terme terroriste est aussi celui de la Turquie qui l’applique au mouvement kurde indépendantiste, ou du moins autonomiste.

Depuis le début du conflit en Syrie, votre pays le Liban a accueilli plus d’un million de réfugiés en provenance du pays voisin. Quelle est la situation au Liban aujourd’hui ?

Le Liban constitue un modèle sur le plan de la capacité qu’il a démontré à recevoir sur son minuscule territoire de 10 000 km² plus d’un million de réfugiés syriens, soit l’équivalent d’un quart de sa population, auxquels s’ajoutent plus de 300 000 réfugiés palestiniens environ et de nombreux réfugiés irakiens et kurdes. L’Etat avec ses moyens très limités fait de son mieux pour ouvrir ses écoles aux enfants des réfugiés, les grandes organisations caritatives libanaises se sont admirablement mobilisées, enfin beaucoup de réfugiés ont trouvé des opportunités d’emploi à basse qualification (ouvriers du bâtiment et de l’agriculture entre autres).

Cet afflux massif de réfugiés n’a pas entraîné une augmentation de la criminalité dans le pays et jusqu’ici ne menace pas la stabilité du pays. Toutefois, leur présence peut probablement faciliter les infiltrations de terroristes au Liban qui a été victime depuis 2011 de nombreux attentats à la voiture piégée. De même, les deux organisations terroristes Al Nosra et Daëch ont réussi à enlever une trentaine de militaires et policiers dont certains ont eu la gorge tranchée aux confins du Liban près de la frontière avec la Syrie. Malheureusement, certaines forces politiques libanaises sous haute influence saoudienne et qatari tentent d’empêcher l’armée libanaise de prendre toutes mesures qui s’imposent face à de telles agressions.

Mais les problèmes du Liban sont très nombreux : blocages constitutionnels puisque la chambre des députés s’est auto-prorogée sans raison valable depuis 2013, année où auraient dû se tenir de nouvelles élections. De plus, ce parlement auto-prorogé n’arrive pas à trouver un consensus sur l’élection d’un président de la république dont le siège est vacant depuis 2014. Enfin, le gouvernement est totalement inefficace à assurer les principaux services publics et la corruption est généralisée. Toutefois, les services de sécurité et l’armée (souvent aidés par le Hezbollah) ont réussi à arrêter la vague d’attentats terroristes en provenance des organisations terroristes présentes en Syrie (au titre d’une prétendue révolution démocratique), sans toutefois parvenir à contrôler encore totalement la frontière avec la Syrie.

Mais lorsque l’on voit le chaos sanglant dans les pays voisins, le Liban tient bon contre vents et marées et malgré l’hostilité que lui manifeste depuis un mois l’Arabie saoudite qui a suspendu de façon surprenante il y quelques semaines l’aide militaire de 3 milliards de dollars accordée en 2013-2014 qu’elle était censée accorder au Liban, via des livraisons d’équipements et de munitions françaises. Les livraisons déjà effectuées par la France à ce titre étant de toutes façon négligeables.

Dans votre dernier livre "Pensée et Politique dans le Monde Arabe" vous offrez un panorama des courants réformistes et progressistes qui ont nourri la philosophie et l’histoire politique du monde arabe. Ces idées, restent-elles une graine d’espoir pour la région ?

Oui, je le pense et le but de mon ouvrage était de combler ce trou de la mémoire historique arabe sur la richesse et la vivacité de la culture et de la pensée arabes, mémoire oblitérée par le déferlement des courants islamiques alimentés à grand frais par les financements saoudiens mais aussi des travaux académiques de piètre qualité qui ont réussi à faire croire que l’esprit arabe était bloqué dans un invariant d’ordre religieux. Mon ouvrage montre que contrairement à tout ce qui peut se dire ou s’écrire l’islam n’est pas une religion monolithique et insécable et « l’esprit arabe » n’est pas fait d’une culture unique de nature théologique.

La culture arabe, avant comme après l’avènement de cette religion, est d’abord une culture basée sur la poésie profane, et notamment la poésie amoureuse, l’art de la rhétorique, la richesse d’une langue qui a servi de véhicule à une civilisation arabo-islamique (aujourd’hui éteinte, ce que l’on oublie) qui a fait avancer de nombreuses sciences dont la médecine, les mathématiques, l’astronomie, la géographie, aussi bien que la philosophie. L’Islam est aussi une religion qui n’a pas eu de mal à coexister avec d’autres religions partout dans le monde jusqu’à ce que l’instrumentalisation de cette religion devienne un élément majeur de la stratégie de lutte américaine contre l’Union soviétique et que beaucoup de régimes arabes (ainsi que l’Iran) fassent eux aussi la promotion de diverses formes de “radicalisme” islamique ou d’instrumentalisation de cette religion comme moyen de maintien de leur hégémonie sur des populations en quête de leur émancipation et de leurs libertés fondamentales. C’est pourquoi ce livre se veut pour les jeunes générations d’arabes une porte sur l’avenir qui ne peut s’ouvrir sans la connaissance de la vraie richesse du patrimoine et de la culture (2).


J’ajouterai que parmi les causes rarement évoquées de l’explosion du nombre de candidats au terrorisme, il y a celles relatives à l’échec répété de l’industrialisation dans le monde arabe. La rente pétrolière dont le montant a explosé depuis 1973, au lieu d’être investie dans l’acquisition des sciences et des technologies de façon à supprimer le chômage massif des jeunes arabes, a largement été employée à financer la littérature des nombreux mouvements d’islam dit “politique” dans la conception étriquée du wahhabisme saoudien ou du régime du gouvernement pakistanais qui voit son pays comme celui des “Purs” en raison de la radicalité de l’islam pratiqué qui supprime elle aussi toute liberté individuelle. Cette rente a souvent aussi été investie dans d’innombrables achats immobiliers en Europe, aux Etats-Unis et dans d’autres pays arabes, dont le Liban.

C’est ainsi que toute l’oeuvre des grands réformistes musulmans arabes du XIXè siècle et de la moitié du XXè siècle a été totalement marginalisée, voire traitée de “non authentique”, parce que supposée avoir été trop influencée par la philosophie des Lumières européennes. A leur place, trois théoriciens illuminés, tels que l’égyptien Sayyed Qotb, membre de la confrérie des Frères musulmans, le Pakistanais Al Mawdoudi, qui tous deux ont prêché la souveraineté de Dieu sur tout gouvernement humain, mais aussi le juriste arabe du XIVè siècle Ibn Taymiyya, ont été intronisés comme incarnant le vrai “islam”, non corrompu par la modernité européenne.

Dans l’oeuvre immense de milliers de juristes musulmans depuis la fin du VIIè siècle, seuls les trois auteurs sont aujourd’hui promus comme incarnant la théologie authentique de la religion musulmane. Un vrai scandale académique, d’autant que l’enseignement universitaire en Europe et aux Etats-Unis s’est pratiquement exclusivement penché sur eux et ne s’est plus intéressé qu’aux mouvements d’islam politique, beaucoup d’universitaires ne faisant plus que des travaux de recherches sur tous les partis et groupuscules se réclamant d’un activisme islamique, en ignorance complète des évolutions et manipulations géopolitiques depuis l’époque de la guerre froide.

C’est plus faire un travail de renseignement et de police qu’un travail utile sur les évolutions des sociétés, les raisons des échecs des expériences diverses d’industrialisation, les causes réelles d’absence d’opportunités d’emplois décents pour faire face à l’explosion démographique, l’absence de capacité d’innovation, etc... Autant de thèmes quasi-absents de toute la recherche académique sur le monde arabe, désormais fondu dans la nébuleuse islamique “mondialisée”.

Il existe certes des travaux de sociologie, mais la plupart sont orientés et menés dans l’optique exclusive de l’hégémonie supposée de la religion musulmane sur tous les aspects de la vie des sociétés arabes : Islam et politique, Islam et société, Islam et le sexe, féminisme défini immédiatement comme islamique, etc..., travaux qui présentent rarement un intérêt académique, autre que celui de confirmer une vision de la religion musulmane, omniprésente et omnipotente, sans référence à tous les financements reçus pour “islamiser” la vie de ces sociétés.

La jeunesse arabe saura-t-elle séparer le bon grain de l’ivraie ?

Il faut espérer que la jeune génération d’Arabes, celle qui est descendue manifester avec enthousiasme dans les rues de toutes les capitales au printemps arabe, saura briser à nouveau le carcan dans lequel cette jeunesse est enfermée depuis un demi-siècle où le seul horizon supposé est celui d’un islam dit modéré opposé à un islam dit radical. Sur ce plan, la dénonciation de l’utilisation aberrante de la richesse issue de la rente pétrolière et gazière devrait devenir un thème majeur des recherches académiques. Car, rappelons-le, le PIB par habitant dans la majorité des pays arabes était plus élevé au début des années 1960 que celui des Coréens du sud, des Singapouriens, des Taïwanais et des Chinois continentaux qui ont bâti des économies dynamiques et innovantes et intégré le monde des sciences et de la technologie.

Que s’est-il donc passé pourrait-on dire, plagiant l’interrogation malveillante – et mal placée - de l’orientaliste néo-conservateur proche d’Israël, Bernard Lewis, à propos des relations entre les Musulmans et l’Occident ? La rente pétrolière plutôt que d’assurer le développement socio-économique, technologique et scientifique des sociétés arabes a été dépensée à fabriquer du radicalisme religieux se réclamant de l’islam pour garder ces sociétés en esclavage et leur refuser l’accès à une vie digne.

Ce faisant les gouvernements concernés se sont gagnés la protection des Etats-Unis et de l’Europe qu’ils ont servilement aidé à réaliser leurs ambitions géopolitiques. Le chaos sanglant qui règne dans le monde arabe et dont ils portent une large part de responsabilité avec leurs protecteurs de l’OTAN permet à l’Etat d’Israël de continuer sans obstacle la colonisation du territoire palestinien tout entier. En contrepartie de services aussi éminents, le gouvernement américain et de nombreux gouvernements européens non seulement se sont tus sur la nature oppressive et autoritaire d’un pouvoir comme celui de l’Arabie saoudite, mais ils lui accordent, ainsi qu’au Pakistan et à la Turquie, qui se considère de plus en plus défenseur de l’islam politique, une protection morale internationale.

Il faut donc travailler des deux côtés de la Méditerranée à expliciter les enjeux brouillés et de plus en plus complexes des situations encourageant l’extension du terrorisme, dans l’espoir de faire advenir des changements qui mettront en échec les manigances des apprentis sorciers qui nous gouvernent ici et là, manigances dont les résultats semblent désormais les dépasser de plus en plus.

Notes :

1) Voir Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits. Sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains au Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2013 ; on pourra voir aussi mon ouvrage antérieur Le phénomène religieux au XXIè siècle. Géopolitique et crise de la post-modernité. La Découverte, Paris, 2006.

2) Voir Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques. XIXè-XXIè siècle, La Découverte, Paris, 2015.

Source : Investig’Action

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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 17:30

Par Alain Chouet

 

mardi 14 octobre 2014, par Comité Valmy

Origine Esprit Corsaire

(Il n'est jamais trop tard pour savoir)

 

Les frappes aériennes de la coalition montée par Barak Obama sont impuissantes à stopper la progression des djihadistes de l’Etat Islamique. Le drame de Kobané témoigne de la nature et de la force de cet ennemi, qui a mis sur pieds une véritable armée. Dans un entretien publié par « Atlantico », Alain Chouet décrypte ce qui se cache derrière l’acronyme « Daesh ».

 

Que nous enseigne l’affaire de Kobané sur la nature et sur l’organisation des forces islamistes en présence ? L’image du djihadiste se cachant dans les montagnes doit-elle définitivement être mise en placard ?

 

Alain Chouet : Il y a longtemps qu’en Irak et en Syrie les djihadistes ne se cachent plus dans les montagnes. Longtemps soutenus financièrement et logistiquement par divers Etats, bénéficiant d’un important apport de volontaires étrangers grâce à la complaisance des autorités du gouvernement islamiste turc, profitant de l’effondrement de la capacité de contrôle territorial des pouvoirs locaux, les djihadistes de l’Etat Islamique se sont constitués en une véritable armée avec une implantation territoriale définie, une hiérarchie, des véhicules et armes abandonnés par les armées régulières débandées, ou fournies par des intervenants extérieurs, des ressources locales fournies par leur contrôle du terrain.

Cette photo de Kobané a été prise par un photographe dont nous ne connaissons pas le nom.

 

Malgré des effectifs nombreux, un armement lourd et un encadrement assuré selon certaines sources par d’anciens officiers de Saddam Hussein, peut-on aller jusqu’à qualifier l’Etat islamique d’armée au sens traditionnel ?

 

Ils ne sont pas si nombreux que cela. On évalue les effectifs actuels de l’EI dans une fourchette de 15000 à 20000 individus de qualité militaire très inégale. Ces effectifs peuvent parfois compter sur le renfort de chefs de tribus ou de villages locaux dont les islamistes se payent les services avec le produit de leurs rapines.

 

Leurs rangs et leurs capacités militaires ont été considérablement renforcés par l’apport de nombreux officiers et sous-officiers sunnites de l’armée de Saddam Hussein brutalement licenciés par l’administration américaine en Irak ainsi que par de nombreux vétérans des autres théâtres de djihad (Tchétchénie, Bosnie, Afghanistan, Libye, etc.). Nombre de ces "vétérans" sont en fait des mercenaires rémunérés (les chiffres varient de 500 à 2000 dollars par mois) et surtout autorisés à se "payer sur la bête" par le viol, le pillage, le racket et les trafics.

 

Les forces de l’Etat Islamique peuvent donc effectivement s’analyser en une véritable armée ou, au moins, comme l’une de ces "grandes compagnies" de mercenaires qui terrorisaient et pillaient l’Europe du Moyen Age.

 

Quelles sont leurs sources de financement locales et internationales ?

Il ne fait plus de doute aujourd’hui que l’Arabie Saoudite et le Qatar ont largement contribué financièrement et logistiquement à l’émergence et au développement des mouvements djihadistes en Irak et en Syrie en vue de déstabiliser les pouvoirs locaux suspects de connivence avec l’Iran. L’EI a même bénéficié dans ce domaine d’une surenchère entre les Saoudiens et les Qataris.

 

Pour des raisons diverses, ces deux monarchies arabes ont interrompu à l’été 2013 leurs financements d’Etat ou via des fondations publiques au profit de ces organisations djihadistes. Mais le relais a été pris à une moindre échelle par des donateurs privés de ces deux pays et du Koweït. Le Département du Trésor américain a récemment publié des listes de ressortissants de ces pays soupçonnés ou convaincus de financer l’EI en Irak et Jabhat el-Nosra en Syrie.

 

Et entre temps l’EI a mis a profit sa capacité d’offensive pour s’enrichir considérablement par le pillage, le racket et les trafics, notamment celui des ressources pétrolières et gazières.

 

Plutôt "qu’Etat islamique", "califat" ou "Daesh", faudrait-il davantage parler "d’entreprise" ou de "multinationale du terrorisme" ? En quoi ce groupe diffère-t-il d’Al-Qaida à ses plus belles heures ?

 

Al-Quaïda était un mouvement terroriste stricto sensu, c’est-à-dire u groupe restreint ayant une stratégie globale mais pas de tactique définie, mettant en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables en vue de commettre dans le monde entier des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient, pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance.

 

L’EI est, au contraire, une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité. Le seul fait de se désigner sous le nom d’Etat montre bien que ses responsables entendent se donner un ancrage institutionnel (Dawla) à fondement islamique (al-Islamiyyah) et géographique en Irak et en Syrie (fil-Iraq wa ash-Sham). Le tout formant l’acronyme arabe "Da’ish". Ce n’était pas du tout le cas de Ben Laden, au moins dans sa version finale des années 1998-2001 qui prônait une violence déterritorialisée contre le monde entier.

 

Pour autant, il serait prématuré et inexact de parler de "multinationale du terrorisme". D’abord parce que - même si les ressorts et les affirmations idéologiques sont identiques - les objectifs, les méthodes et l’agenda de l’Etat Islamique ne sont pas ceux d’Aqmi, des Shebab somaliens ou de Boko Haram. Ensuite parce que les actions de l’EI s’analysent pour l’instant (j’insiste : pour l’instant…) en opérations militaires à visage découvert, certes d’une barbarie et d’une sauvagerie rarement égalées, contre des ennemis désignés et déclarés et non en opérations terroristes aveugles contre des tiers n’ayant qu’un lointain rapport avec les problématiques locales.

 

Sur le terrain, quelles sont les méthodes des djihadistes pour faire régner la discipline et la Charia ? Quel sort est réservé aux prisonniers selon leur statut et origine, et aux femmes ?

 

Les méthodes de l’EI pour assurer l’ordre public sont assez sommaires et conformes à la charia : flagellation des petits contrevenants, amputation diverses (mains, pieds, nez, lèvres) pour les cas plus graves, flagellation ou lapidation pour les femmes "frivoles", décapitation pour les infractions majeures. Les prisonniers musulmans sunnites sont invités à rejoindre les rangs de l’Etat Islamique sous peine de mort. Les autres, en particulier les "hérétiques" (Yazidis, Chiites, Alaouites, Ismaéliens) sont exécutés sur le champ. Les Chrétiens sont sommés de se convertir et de payer une taxe spéciale et sont exécutés s’ils refusent.

 

pour aller plus loin : http://www.atlantico.fr

Par Alain Chouet
Date de parution : 13/10/2014

 Alain Chouet Diplômé en droit, science politique et langues orientales (arabe), Alain Chouet a fait toute sa carrière à la DGSE. Il a servi en poste détaché dans les Ambassades de France au Liban, en Syrie, au Maroc, en Belgique ainsi qu’à la Mission française près les Nations Unies à Genève avant d’occuper des fonctions de conseiller technique des Directeurs de la stratégie et du renseignement avant d’être nommé Chef du service de renseignement de sécurité, en charge du recueil du renseignement et de la mise en oeuvre des contre-mesures dans les domaines de la criminalité organisé, l’espionnage et le terrorisme. Spécialiste des problèmes islamiques et des questions de sécurité, il a été consultant du Centre d’analyse et de prévision du Ministère des Affaires Etrangères et - depuis sa retraite en 2002 - a publié divers articles dans des revues et ouvrages spécialisés dont Maghreb-Mashrek, Politique Etrangère, Questions Internationales ou la Revue de Défense Nationale. Dernier livre paru : « Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste, fausses pistes et vrais dangers », seconde édition augmentée. Éditions La Découverte, Paris, 2013.

 

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 18:05

Par moon of Alabama

Repris sur Comité Valmy

 

Via l’ancien ambassadeur indien M K Bhadrakumar, nous apprenons que le gouvernement russe se prépare à affronter une tentative de « révolution colorée », lors des élections parlementaires en septembre :

 

La réunion annuelle du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB), l’organisation qui a succèdé au KGB soviétique, est une excellente occasion de prendre la température des relations « Est-Ouest ». (Le cliché de la guerre froide se révèle utile une fois de plus.) Le discours habituel du président Vladimir Poutine lors de la réunion du FSB, vendredi, à Moscou, a couronné cet événement.

 

Il a fait une annonce sensationnelle , à savoir que le FSB était en possession d’informations précises selon lesquelles on élaborerait en Occident des plans pour provoquer de l’agitation politique en Russie, pendant la période qui précède les importantes élections législatives d’octobre. Poutine a évité d’utiliser l’expression « révolution de couleur », mais il y a fait implicitement référence.

 

Les différents services américains et les néo-conservateurs du Département d’Etat aimeraient certainement fomenter des révoltes en Russie. Mais il y a très peu de chances qu’un putsch réussisse à Moscou. Il n’y a pas d’opposition efficace au gouvernement actuel, et quelques difficultés économiques n’inciteront pas les Russes à prendre l’état d’assaut. Ils auraient pendu Eltsine plus d’une fois, si c’était le cas.

 

Ce serait beaucoup plus facile si Washington acceptait la Russie telle qu’elle est et lui faisait un peu de place sur l’échiquier politique international. Mais cela n’arrivera jamais, n’est-ce pas ?

 

En fait, le scénario qui se dessine ici, en ce qui concerne les relations russo-américaines pour le reste de la présidence de Barack Obama, est plutôt sinistre. Le problème principal de la Russie actuellement, c’est que les États-Unis interfèrent dans sa politique interne en vue de créer des dissensions politiques qui affaibliraient le Kremlin, l’obligeant à adopter des politiques en harmonie avec les stratégies régionales et mondiales américaines.

...

Les États-Unis ne peuvent pas accepter une Russie (ou tout autre pays) en mode nationaliste, soufflant un puissant vent contraire à ses stratégies mondiales.

 

La victoire de Trump ou Sanders à la présidence des Etats-Unis pourrait se traduire par des relations plus amicales avec Moscou. Mais il y a beaucoup de monde dans les diverses bureaucraties, en particulier au Pentagone, dont les crédits dépendent d’une relation hostile avec la Russie (et la Chine). Il sera difficile de les réduire au silence. Cela augmente la difficulté de résoudre les crises en cours en Syrie et en Ukraine :

 

Poutine a prévenu que Moscou écrasera dans l’œuf toute tentative américaine de susciter de l’agitation politique en Russie. On peut faire confiance à Poutine pour qu’il le fasse. Cependant, la grande question demeure : comment des conflits régionaux tels que la Syrie ou l’Ukraine pourraient-ils faire l’objet d’un traitement approprié quand les deux grandes puissances sont enfermées dans une lutte existentielle ?

 

Si les États-Unis essayaient vraiment de créer des troubles autour des élections à Moscou, nous pouvons nous attendre à une intensification des conflits dans les deux théâtres d’opérations d’Ukraine et de Syrie, au cours de l’été. Ne serait-ce que pour intensifier le message « Poutine est le Mal » que les médias « occidentaux » sont sommés de propager dans leurs populations.

Moon of Alabama
27 février 2016
Mise en ligne CV : 28 février 2016

Traduction : Dominique Muselet

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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 17:22
(Autrement dit analyse... et prospective optimiste, pour nous compris. JF)
Par Pepe Escobar

mardi 1er mars 2016 origine par Comité Valmy

 

Pékin met en place une globalisation à la chinoise qui va défier l’hégémonie américaine non seulement régionale mais aussi mondiale.

La semaine dernière, le premier train commercial chinois, arrimé de 32 containers, est arrivé à Téhéran après un trajet de moins de 14 jours à partir du grand hangar de Yiwu dans le Zhejiang, à l’est de la Chine, après avoir traversé le Kazakhstan et le Turkménistan.

Un trajet de 10 400 km. Un voyage plus court de trente jours que la voie maritime qui relie Shanghai à Bandar Abbas. Et nous ne parlons pas encore du TGV, qui sera installé dans quelques années, de la Chine orientale jusqu’à l’Iran et au delà, vers la Turquie et, crucialement, vers l’Europe de l’Ouest, permettant à des trains de 500 containers ou plus de traverser l’Eurasie en un temps record.

Quand Mohsen Pour Seyed Aghaei, le président des Chemins de fer iraniens, a fait la remarque que « les pays le long de la Route de la Soie se battent pour faire revivre l’ancien réseau de routes commerciales », il ne faisait qu’effleurer un sujet qui va changer bien des choses.

Le président chinois, Xi Jinping a rendu visite à l’Iran exactement le mois dernier, étant ainsi le premier dirigeant mondial à le faire après que les sanctions ont été levées. Les héritiers des anciennes puissances de la Route de la Soie, c’est-à-dire la Perse impériale et la Chine impériale, ont prestement signé un accord pour relancer le commerce bilatéral jusqu’à une valeur de $600 Mds sur la prochaine décennie.

 

Et ce n’est que le début.

 

Guerres commerciales, maritimes et aériennes

Pour comprendre ce processus du point de vue de la stratégie chinoise, il est enrichissant de revenir sur undiscours très important tenu l’été dernier par le général Qiao Liang à l’Université de la Défense, la plus grande école militaire chinoise. C’est comme si les mots de Liang sortaient de la bouche même du dragon, Xi lui-même.

Les dirigeants chinois estiment que les États-Unis ne vont pas se lancer dans une guerre contre la Chine d’ici les dix prochaines années. Regardez bien ce calendrier ; 2025 est l’année où Xi pense que la Chine sera devenue une société modérément prospère comme le prévoit le nouveau Rêve chinois. Alors Xi aura rempli sa mission, cueillir les fruits de l’arbre planté par le petit timonier que fut Deng Xiaoping.

Le secret pour ces dix prochaines années, comme le remarquait le général Liang, est pour la Chine de réajuster son économie (un travail en cours) et d’internationaliser le yuan. Cela implique aussi la mise en route d’un accord commercial de libre échange asiatique, qui ne sera visiblement pas le TTP américain interdit aux Chinois, mais le RCEP mené par les Chinois.

Le général Liang connecte directement l’internationalisation du yuan à quelque chose qui va bien au-delà de la nouvelle Route de la Soie dénommée officiellement par la Chine Une Ceinture, Une Route . Il en parle comme si c’était un accord commercial nord-est asiatique, alors que ce qui est en jeu et ce vers quoi tend la Chine est un accord de libre échange trans-asiatique.

En conséquence, un effet ricochet va diviser le monde.

Si un tiers seulement de l’argent mondial est libellé en dollar, comment la monnaie américaine peut-elle maintenir son hégémonie ? Est-ce que des États-Unis au bout du rouleau, laissés sans avantage monétaire, peuvent continuer à être une puissance mondiale ?

Le déclin de la monnaie américaine est donc la cause explicative, selon les dirigeants chinois, des « récents problèmes de la Chine sur lesquels s’étend l’ombre des États-Unis ».

Entre alors en jeu le pivot américain vers l’Asie. Pékin interprète clairement cet objectif comme une tentative visant à « contrecarrer la puissance montante chinoise ». Et cela nous mène à la discussion sur l’ancien concept de bataille maritime et aérienne (qui s’est maintenant bien bâtardisé) que le général Liang qualifie de dilemme insoluble pour les États-Unis.

« Cette stratégie reflète en premier lieu la faiblesse militaire américaine, affirme Liang. Les troupes américaines pensaient pouvoir utiliser des frappes aériennes et la marine contre la Chine. Tout à coup, les États-Unis réalisent que ni l’armée de l’air ni la marine n’ont l’avantage contre la Chine. »

Ce précédent paragraphe à lui seul serait suffisant pour mettre en perspective le turbulent jeu du chat et de la souris des avancées chinoises et du harcèlement américain en Mer de Chine. Pékin est tout à fait conscient que Washington ne peut plus remettre en question les avancées de l’armée chinoise comme la capacité de détruire des systèmes spatiaux ou attaquer des porte-avions. Les États-Unis doivent donc patienter dix ans de développement avant de pouvoir mettre en place un système de combat moderne qui dépasserait les avancées chinoises. Cela signifie qu’il faudrait encore dix ans avant qu’ils puissent planifier une guerre contre la Chine.

Faites la guerre, moi je monte des projets

Donc, pas de guerre majeure avant 2025, ce qui laisse Xi et le Parti communiste chinois (PCC) libres de progresser très vite. Les observateurs qui suivent les progrès de Pékin en temps réel les qualifient « à couper le souffle » ou « spectacle à ne pas manquer ». Le gouvernement américain est essentiellement désemparé.

La veille du premier jour de l’année chinoise du Singe, le PCC, sous les ordres de Xi, a édité un dessin animé hip hop sensationnel qui a fait le buzz et qui parle du soft power chinois. Voici comment cette période de dix ans, jusqu’en 2023, a été annoncée a la population.

Voici les quatre point clefs : 1) développer une société modérément prospère (c’est-à-dire un PIB/habitant de $10 000) ; 2) continuer d’approfondir les réformes, spécialement dans le domaine économique ; 3) gouverner selon la loi, cela parait évident, mais veut surtout dire la loi telle que l’entend le PCC ; 4) éliminer la corruption qui gangrène le PCC (un long travail en cours).

Rien de tout cela n’implique bien sûr de suivre un modèle occidental ; au contraire, cela montre que Pékin contrebalance le soft power occidental dans tous les domaines.

Et puis, inévitablement, toutes les routes mèneront tôt ou tard vers Une Ceinture, Une Route chinoise. Le général Liang voit cela comme allant bien au-delà d’un processus de globalisation, de globalisation à l’américaine, qu’il qualifie de globalisation du dollar. Car ni lui ni le gouvernement chinois ne voient la Route de la Soie chinoise comme s’intégrant dans le système économique global. Dire que le dollar va continuer sa globalisation et son intégration est une erreur de jugement. En tant que grande puissance montante, Une Ceinture, Une Route est l’étape initiale de la globalisation chinoise.

 

Radicalement ambitieux est un terme encore trop faible. Une Ceinture, Une Route n’est pas seulement le vecteur extérieur du rêve chinois qui repose sur l’intégration économique de toute l’Eurasie sur une base gagnant/gagnant, c’est aussi, « et de loin, la meilleure tactique que la Chine puisse appliquer. C’est une tactique d’esquive face au mouvement américain vers l’est ».

Nous y voilà donc, comme je l’écris depuis que le projet Une Ceinture, Une Route a été lancé. « C’est la tactique d’esquive chinoise de tourner le dos au pivot américain vers l’Asie, vous poussez dans une direction, je vais dans la direction opposée. Ne m’y avez-vous pas poussé ? Je vais vers l’ouest non pas pour vous éviter ni parce que j’ai peur, mais pour intelligemment diminuer la pression que vous exercez sur moi par l’est. » Bienvenue au pivot chinois vers l’ouest.

Libre de s’encercler tout seul.

Le général Liang préfère bien sûr se concentrer sur les questions militaires et non sur les aspects commerciaux. Il ne pouvait l’exprimer plus clairement :

« Étant donné que la puissance navale chinoise est encore faible, le premier choix pour Une Ceinture, Une Route devrait être de s’étendre par la terre », a-t-il déclaré. Liang choisit la Ceinture comme terrain de compétition le plus avantageux, c’est-à-dire les routes terrestres de l’ancienne Route de la soie. Mais cela laisse de préoccupantes questions encore sans réponses quant aux capacités expéditionnaires de l’armée chinoise.

Le général Liang ne s’est pas appesanti sur cette compétition, visiblement contre les États-Unis, le long de cette Route de la Soie. Ce qu’il considère cependant comme certain est « qu’en choisissant la Chine comme rival, les États-Unis choisissent le mauvais ennemi dans la mauvaise direction car, dans l’avenir, le véritable défi pour les États-Unis n’est pas la Chine, ce sont les États-Unis eux-mêmes, un pays qui finira par s’enterrer lui-même. »

Et comment cela va-t-il se passer ? A cause du capitalisme financier. On dirait que le général Liang est un lecteur de Michael Hudson et Paul Craig Roberts (il doit surement l’être). Il remarque que « à cause de l’économie virtuelle, les États Unis ont déjà mangé tous les profits du capitalisme ».

Et pour l’enterrement ? Eh bien, il sera orchestré par « internet, les grosses banques de données et le Cloud » qui sont « poussés à l’ extrême » puis, « vivront leur propres vies et s’opposeront au gouvernement américain ».

Qui aurait pu penser cela ? C’est comme si les Chinois n’avaient plus besoin de jouer au jeu de go. Ils leur suffit de laisser l’adversaire s’encercler tout seul.

 

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 18:19

par Pépé Escobar repris sur comité Valmy

Militaires chinois défilant sur la place rouge à Moscou

 

Dans son ouvrage fondamental La chute de Rome – Fin d’une Civilisation, Bryan Ward-Perkins écrit : « Les Romains avant la chute étaient eux aussi convaincus que nous le sommes, nous aujourd’hui, que le monde resterait, pour l’essentiel, tel qu’il était. Ils avaient tort. À nous de ne pas répéter leur erreur et de ne pas nous bercer d’une fallacieuse assurance. »

 

L’Empire du Chaos, aujourd’hui, n’est pas coupable d’une fallacieuse assurance. Ses moteurs sont l’arrogance et la peur. La question centrale depuis le début de la Guerre froide fut de savoir qui contrôlerait les grands réseaux commerciaux d’Eurasie, l’épicentre du monde (heartland) selon Sir Halford John Mackinder (1861–1947), le Père de la géopolitique.

 

On peut affirmer qu’en ce qui concerne l’Empire du Chaos, la partie a vraiment débuté avec le coup d’État soutenu par la CIA en 1953 contre le régime iranien, qui fut la première incursion des États-Unis dans les fameuses Routes de la Soie qui sillonnaient l’Eurasie depuis des siècles, et qu’ils décidèrent de conquérir.

 

À peine soixante ans plus tard, il apparaît clairement que la Route de la Soie du XXIe siècle ne sera pas américaine, mais bien chinoise, comme les précédentes.

 

La politique qu’entreprend Pékin de construire ce qu’il appelle Une Ceinture, une Route s’inscrit dans le conflit de ce XXIe siècle qui oppose l’Empire déclinant au processus d’intégration eurasienne. La constante expansion de l’Otan, ainsi que l’obsession qu’a l’Empire de provoquer un conflit armé en mer de Chine méridionale, sont des points de friction sous-jacents, mais pour autant essentiels à ce conflit.

 

Pour résumer l’analyse des acteurs du partenariat stratégique Pékin–Moscou, les élites oligarchiques, qui sont réellement aux manettes de l’Empire du Chaos, ont comme priorité l’encerclement de l’Eurasie, conscientes qu’elles sont de leur exclusion de ce processus d’intégration basé sur les échanges commerciaux et des liens de communication sophistiqués.

 

Pékin et Moscou démasquent chacune des provocations qui leur sont adressées, couplées à des tentatives continuelles de diabolisation dans les médias. Mais Moscou et Pékin ne se laisseront pas piéger, car ils jouent tous deux une partie d’échecs de longue haleine.

 

Le président russe Vladimir Poutine s’applique, de façon très diplomatique, à traiter l’Occident comme partenaire. Mais il est conscient, comme tous ceux qui savent en Chine, que l’Occident n’est pas réellement un partenaire. Certainement pas à la suite des 78 jours de bombardement de Belgrade en 1999, ni du bombardement délibéré de l’ambassade de Chine dans cette même ville. Pas pendant que l’expansion de l’Otan se poursuit. Pas après une nouvelle tentative de recréer la situation du Kosovo en soutenant un coup d’État illégal à Kiev. Pas après la manipulation à la baisse des prix du pétrole par les pays du Golfe, clients des États-Unis. Ni après les sanctions imposées à la Russie par les États-Unis et l’Union européenne. Pas plus qu’après que Wall Street eut provoqué la chute du rouble. Ni suite à l’effondrement des actions prioritaires (A-shares) chinoises, lancé par des acteurs mandatés par Wall Street. Pas après les multiples provocations militaires en mer de Chine méridionale. Ni, enfin, après la destruction du Soukhoi-24 russe en Syrie par un chasseur turc.

 

La paix ne tient qu’à un fil

Un retour en arrière sur les événements qui ont mené à l’attaque sur le Soukhoi-24 russe est instructif à plusieurs égards. Obama a rencontré Poutine. Peu après, Poutine a rencontré Khamenei. Le sultan Erdogan avait de quoi s’inquiéter. En effet, une solide alliance russo-iranienne était en train de se dessiner à Téhéran. La destruction du Soukhoi-24 a eu lieu le lendemain.

 

Hollande a rencontré Obama. Puis Hollande a rencontré Poutine. Erdogan devait penser qu’il venait de créer le prétexte idéal pour faire entrer l’Otan en guerre, qui pouvait être déclarée en vertu de l’Article 5 de la Charte de l’alliance. Ce n’est pas un hasard si l’État en déliquescence qu’est l’Ukraine a été le seul pays à s’empresser de soutenir l’agression turque contre le chasseur russe. Sauf que l’Otan s’est rétractée, probablement terrifiée ; l’Empire n’était pas préparé à l’éventualité d’un conflit nucléaire.

 

Du moins pas encore. Napoléon avait compris que ce sont de micro-événements qui façonnent l’Histoire.

Tant que cette Guerre froide 2.0 perdure, nous étions, et resterons, à un fil du conflit nucléaire.

 

Quelles que soient les évolutions du prétendu processus de paix en Syrie, la guerre par procuration que se livrent Washington et Moscou continuera, parce que c’est la grille de lecture que partagent tous les think tanks qui influencent la politique étrangère arrogante de l’Empire.

 

Sur tout l’échiquier politique de l‘Empire, depuis les néoconservateurs messianiques jusqu’aux néolibéraux conservateurs, la seule issue désirable à ce conflit est le dépeçage de la Syrie. Le système Erdogan engloutirait le Nord, Israël engloutirait le Plateau du Golan riche en hydrocarbures, et les agents de la Maison des Saoud engloutiraient les déserts orientaux.

 

Par son intervention militaire, la Russie a littéralement fait voler en éclats ce plan détaillé, parce que l’étape suivante à ce démembrement de l’État syrien aurait vu entrer en scène une coalition rassemblant Ankara, Riyad et Washington (qui auarit dirigé en coulisses), dont l’objectif aurait été d’ouvrir une autoroute du djihad en direction du nord vers le Caucase, l’Asie centrale et le Xinjiang chinois (on dénombre déjà au moins 300 Ouïghours chinois combattant sous la bannière Daesh). Comme toutes les tentatives de l’Empire de s’incruster dans le processus d’intégration eurasiatique ont échoué, quoi de mieux que d’essayer de saborder cette intégration en lui infusant le poison de l’islamisme radical ?

 

Du côté chinois, quelles que soient les provocations de l’Empire du Chaos, elles ne parviendront pas à faire dévier Pékin de son objectif en mer de Chine méridionale, ce vaste bassin regorgeant de ressources en hydrocarbures inexplorées constituant un corridor naval sur le flanc oriental de la Chine. Pékin poursuit inexorablement sa transformation, à l’horizon 2020, en une formidable puissance navale (haiyang qiangguo).

 

Quand bien même Washington fera pleuvoir 250 millions de dollars d’aide militaire au Vietnam, aux Philippines et en Indonésie dans les deux prochaines années, cela ne servira pas à grand-chose. Toutes ces manigances militaires de l’Empire devront prendre en compte, par exemple, le missile balistique hypersonique DF-21D tueur de porte-avions, d’une portée maximale de 2 500 kilomètres et capable de transporter une ogive nucléaire.

 

Sur le front économique, la relation Washington-Pékin restera le terrain privilégié du conflit par agents interposés. Washington pousse son Accord de partenariat transpacifique (de son acronyme anglo-saxon TPP), tel une sorte de pivot vers l’Asie de l’Otan. Cela reste pour le moment un effort vain car 12 États membres doivent encore le ratifier, et pas des moindres, le Congrès américain y étant particulièrement hostile.

 

Face à cette stratégie impériale unidimensionnelle, le président chinois Xi Jinping élabore, de son côté, une stratégie complexe à trois volets :

1.La parade au TPP qu’est la Zone de libre-échange d’Asie Pacifique (FTAAP)
2.La très ambitieuse politique Une ceinture, une Route
3.La parade chinoise à la Banque asiatique de développement (ADB, entité contrôlée par la Banque mondiale, les États-Unis et le Japon) qu’est la nouvelle Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), dotée de suffisamment de moyens pour financer une avalanche de projets dans la région.

 

Pour l’Asie du Sud-Est par exemple, les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’an dernier, la Chine a été le principal partenaire de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du Sud-Est), pour un montant de 367 milliards de dollars. Ces chiffres ne feront qu’augmenter au fur et à mesure que la politique Une Ceinture, une Route prendra du galon, et qui est destinée à absorber 200 milliards de dollars d’investissements chinois d’ici à 2018.

Une relecture d’Au cœur des ténèbres

Les perspectives pour l’Europe sont maussades. Le chercheur franco-iranien Farhad Khosrokhavar est l’un des rares analystes à avoir cerné le cœur du problème. Selon lui, une armée réserviste de djihadistes sur le territoire européen continuera d’être alimentée en recrues par les bataillons de jeunes exclus de quartiers déshérités. Et rien n’indique que les dirigeants néolibéraux conservateurs de l’Union européenne vont mettre en place des politiques socio-économiques reposant sur une nouvelle forme de socialisation, et visant à extraire cette jeunesse désœuvrée de ses ghettos.

 

Ainsi, la seule échappatoire pour ces jeunes restera une version pathogène du djihadisme salafiste, prêché par des profiteurs manipulateurs, qui leur vendront, à l’aide de beaux discours, un ersatz de résistance, et qui est la seule idéologie alternative sur le marché de la pensée unique. Khosrokhavar définit cette population comme étant une néo-oumma, une communauté en effervescence qui n’a jamais existé historiquement, mais qui invite aujourd’hui ouvertement tout jeune Européen traversant une crise identitaire, qu’il soit musulman ou d’une autre confession, à la rejoindre.

 

Parallèlement, après près de quinze ans de guerre inlassable menée par les néoconservateurs américains contre des États indépendants du Moyen-Orient, le Pentagone va accélérer l’expansion sans limites de ses bases militaires existantes, de Djibouti, dans la corne de l’Afrique, à Irbil dans le Kurdistan irakien, pour leur faire prendre progressivement la forme de nœuds logistiques militaires.

 

De l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est, attendons-nous à une recrudescence de l’apparition de ces nœuds logistiques militaires, ou des membres des forces spéciales de l’Empire seront nourris, logés et blanchis.

 

Cette tendance à l’expansion de ces nœuds logistiques militaires a été qualifiée d’essentielle par le dirigeant du Pentagone et porte-voix de l’Empire de la pleurniche Ash Carter : Parce qu’on ne peut pas prédire le futur, ces nœuds logistiques militaires, de Moron en Espagne, à Jalalabad en Afghanistan, serviront de bases avancées pour répondre à toutes sortes de crises, terroristes ou autres. Ces bases nous permettront d’apporter une réponse unilatérale en cas de crises, d’opérations antiterroristes ou de frappes sur des cibles de haute importance.

 

Tout est écrit noir sur blanc : nous avons devant nous le Messianistan en action contre quiconque oserait défier les diktats de l’Empire.

 

De l’Ukraine à la Syrie, et à travers tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, la guerre par agents interposés que se livrent Washington et Moscou, et dont les enjeux vont en grandissant, n’ira pas en s’apaisant.

 

Tout comme la panique de l’Empire face à l’ascension chinoise d’ailleurs. Au fur et à mesure que les cartes du jeu géopolitique sont battues et redistribuées, que la Russie fournit les puissances eurasiatiques que sont l’Iran, la Chine et l’Inde avec des systèmes de défense balistique supérieurs à ce que l’Occident positionne en face, nous allons devoir nous habituer à cette nouvelle Guerre froide 2.0 que vont se livrer Washington et Pékin-Moscou.

 

Je vous laisse en compagnie de Joseph Conrad, qui écrivait dans Au cœur des ténèbres :

 

Il y a une corruption funeste, une saveur de mort dans le mensonge (…). Arracher leur trésor aux entrailles de la terre, tel était leur désir, sans plus d’intention morale pour les soutenir que n’en auraient des cambrioleurs de coffre-fort (…). Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.

Traduction : le Saker francophone

 

 

Pepe Escobar Pepe Escobar is an independent geopolitical analyst. He writes for RT, Sputnik and TomDispatch, and is a frequent contributor to websites and radio and TV shows ranging from the US to East Asia. He is the former roving correspondent for Asia Times Online. Born in Brazil, he's been a foreign correspondent since 1985, and has lived in London, Paris, Milan, Los Angeles, Washington, Bangkok and Hong Kong. Even before 9/11 he specialized in covering the arc from the Middle East to Central and East Asia, with an emphasis on Big Power geopolitics and energy wars. He is the author of "Globalistan" (2007), "Red Zone Blues" (2007), "Obama does Globalistan" (2009) and "Empire of Chaos" (2014), all published by Nimble Books. His latest book is "2030", also by Nimble Books, out in December 2015.

Le 24 décembre 2015 – Source : Russia Today

Il est l’auteur  de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier,Empire of Chaos (Nimble Books).

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