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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 10:41

Par Stéphane Bonnéry

Maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’Université Paris 8

 

La laïcité à l’école est attaquée, comme elle l’a été depuis la création de l’école publique, mais pas de la même façon qu’alors. Ses adversaires trouvent des espaces là où le service public d’enseignement ne se voit pas doté du projet et des conditions pour répondre aux questions de notre temps. Sa promotion doit s’ancrer dans la réponse à ces défis.

 

L’offensive du privé confessionnel est importante. Davantage que sur de seules convictions religieuses, il recrute surtout sur la peur du manque de qualité de l’école publique. Ainsi, récupérer quelques moyens pour celle-ci en « supprimant les financements publics de l’enseignement privé », si c’est toujours bon à prendre, ne répond pas au coeur du problème, aux raisons pour lesquelles des familles, même celles qui sont militantes de l’école publique, retirent parfois leur enfant de l’établissement du secteur.

La réponse principale doit être la transformation progressiste de l’école pour qu'elle remplisse mieux sa mission de permettre à toute une classe d'âge de s’approprier des outils de l'émancipation intellectuelle et du pouvoir que procurent les savoirs. C’est le défi de l’école unique, avec les mêmes objectifs pour tous depuis la maternelle jusqu’à la fin du collège. Depuis les années 60, on n’a eu qu’une fausse scolarité unique : elle accueille tout le monde, mais les conditions n’ont pas été créées pour que tous les élèves apprennent, comprennent.

Pour relever ce défi, il faut promouvoir la recherche en éducation, la formation des enseignants et les associer à la conception de leur pratique : pour faire l’école selon le modèle de l’enfant qui n’a que l’école pour apprendre.

Ainsi, on couperait l’herbe sous le pied du marché privé qui se développe sur l’aide à la scolarité : l’apprentissage serait entièrement pris en charge par l’école. Pour cela, il faut du temps pour apprendre en classe, au lieu des journées raccourcies que nous propose le ministère sous prétexte de « rythmes », afin d’offrir les après-midi au marché éducatif.

Faire la démonstration que tous les élèves sont capables d’apprendre dans une école unique transformée, en formant les enseignants pour ce faire, c’est s’attaquer au fond de commerce du privé, qui repose sur la peur entretenue de la « baisse du niveau » qu’engendrerait la présence d’enfants de familles populaires.

 

Un autre défi repose dans l’opposition entre croyance et rationalité. On connaît les offensives contre les sciences du vivant de la part des « créationnistes » pour qui l’animalité de l’homme, l’évolution des espèces, seraient à bannir, ou dans un premier temps à ranger au rang d’une hypothèse parmi d’autres, et notamment celle de la création divine de l’être humain. Il faut bien sur combattre ce prosélytisme organisé, mais cela ne suffit pas. Celui-ci ne serait pas bien menaçant si une part des collégiens et lycéens, voire étudiants, n’étaient pas susceptibles de bien les recevoir. Et le fait que des élèves aient une religion n’explique pas tout : nombre d’élèves ont bien du mal à discerner ce qui relève de la croyance en général et ce qui relève de la science ou de la rationalité.

Les élèves en difficultés ne posent pas problème à l’école : ils posent les problèmes que l’école doit résoudre pour avoir une plus grande utilité sociale dans la formation du citoyen. Ainsi ces élèves ont-ils du mal à construire un point de vue réflexif, en pensant qu’ils ne peuvent que « exprimer leur ressenti » de façon brute. Ils ont par exemple du mal à voir en quoi l’expérimentation en sciences, ou la confrontation aux documents d’information (archives, statistiques, etc.)  avec des protocoles rigoureux doit conduire chacun à réviser sa sensation première, à évoluer dans sa réflexion et à ne pas accepter les idées convenues comme des vérités. Ou encore dans les disciplines littéraires du lycée (lettres, histoire, philosophie, SES...) le point de vue élaboré par des auteurs contradictoires ne doit ni conduire à « se soumettre » à l’avis de l’un ou l’autre de ces penseurs qu’il faudrait « croire », ni à les méconnaître, mais à se servir des arguments et points de vue de chacun pour alimenter sa propre réflexion, à se mettre à la place d’un point de vue adverse pour mieux intégrer les contre arguments à son propre raisonnement, etc. Ou encore dans les filières du lycée professionnel, pour le travail en atelier, être guidé non pas par l’obéissance pure à la parole d’autorité, mais par la confrontation au réel grâce à des arguments rationnels et à de la réflexivité sur les pratiques.

 

Les élèves bien formés à réfléchir et à débattre à partir d’arguments rationnels sont de toute évidence bien plus préparés à ne pas être séduits par la « croyance » et les paroles d’autorité. Force est de constater que le bilan actuel de l’école publique est insuffisant en la matière, même s’il n’est pas non plus un échec total.

Le gouvernement, et ceux qui se rangent à son idée de couper l’école unique en deux avec le socle commun pour les uns et le programme complet pour les autres, renoncent de fait à développer ces dispositions intellectuelles chez tous les jeunes, les uns étant destinés à être dans des tâches de plus bas niveau cognitif où l’exécution sans compréhension sera priorisée, tandis que les autres seront entraînés à de la réflexion, de l’échange argumenté, etc. C’est une réponse défaitiste à un réel défi que nous devons relever : voir réunies les conditions pour développer chez tous les élèves ces capacités. Si tous les élèves en sont capables, ils ne le sont pas à n’importe quelles conditions. Au-delà des conditions déjà évoquées, de recherche, de formation, la question du temps est importante pour que la majorité d’élèves, qui n’a que l’école pour s’approprier cette culture savante, et en faire des arguments pour leur propre pensée et pas seulement pour réussir des examens. Les lamentations télévisuelles sur le nombre d’heures d’enseignement qui seraient trop importantes en France « oublient » que ce n’est pas par hasard : la France est l’un des seuls pays où l’égalité est une mission de l’école. Et la scolarité unique jusqu’à la fin du collège, quels que soient le territoire et la population, est une de ces conditions, pour développer dès le plus jeune âge la réflexion (en même temps que la mémorisation au lieu de les opposer), et préparer tous les jeunes à obtenir le bac et si possible poursuivre au-delà.

 

Même si la critique des adversaires du public est nécessaire, il me semble que l’on relèvera surtout le défi de la laïcité aujourd'hui en réorientant l’école afin de mettre en oeuvre la formule de Brecht : « La culture est une arme, il faut armer le peuple ».

 

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